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Au coeur de la brume

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Charfaud

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Le jeune Yves attendait la mort avec calme et résignation.
Depuis plusieurs semaines, il voguait sur la mer et avait vu ses denrées s’amenuiser puis disparaître les unes après les autres. Chaque jour, il guettait, les yeux plissés et les mains en visière. Mais rien ne s’ébauchait à l’horizon. Ni terre, ni phare, ni bateau. Pas d’autre vie que celle des baleines, très lointaines, dont les plaintes résonnaient parfois, en de longs échos, au milieu de la nuit. Ces nuits étaient froides et douloureuses. La soif lui brûlait la gorge comme un tison. Il n’avait pas bu depuis déjà deux jours. Il savait qu’un homme ne tenait pas plus de trois sans mourir. Alors il s’était assis, éreinté, et avait fait la paix avec la mort, cette mort d’infinité, si sordide et pourtant si répandue parmi les marins perdus.
Mais déjà l’aube se levait.
Entre ses paupières mi-closes, le jeune homme vit soudain se dessiner un étrange nuage, une brume diaphane qui planait si bas qu’elle paraissait glisser sur les eaux comme un manteau de soie. La mer avait changé ; Yves vit que son calme inhabituel était subitement plein d’une vie frénétique et impatiente. De petits poissons d’argent filaient à toute allure sous la coque du bateau vers la nuée duveteuse qu’exhalait l’océan.
Et le vent se mettant à souffler, la brume ouvrit ses bras.
Yves tressaillit.
Là, au coeur du brouillard, il distinguait quelque-chose.
Un relief peut-être, mais il n’en était pas sûr, ou plutôt il n’osait y croire.
Pourtant l’évidence était là ; une île se profilait au milieu des vapeurs profondes, qui offrait au soleil naissant des flancs de nacre polis par les marées, des falaises marbrées et coiffées de cyprès, des plages de sable rose qui frémissaient sous la brise. Au premier regard, il la crut inhabitée, puis il aperçut une nuée de goélands sauvages qui piaillaient au dessus des collines, tandis qu’en contrebas, sur la grève, des phoques s’ébrouaient dans l’écume. L’île chantait de tous ses oiseaux et l’attirait à elle par la force secrète des courants. Il accosta sans embûche ni encombre, la gorge toutefois tiraillée par la soif, et le ventre vide. Mais à peine son pied eut-il touché le sable que l’île cessa de chanter. Yves n’entendit soudain plus que le frémissement des arbres qui tremblaient sous le vent. La brume stagnait aux alentours et se boursoufflait comme un nuage d’orage prêt à se déchirer. Le jeune homme vit avec inquiètude que les goélands s’étaient dispersés et que les phoques avaient sauté dans l’eau. Une rafale d’air glacé vint claquer sur sa nuque et le sursaut qu’elle produisit le força à avancer. Dans la forêt, les branches jetaient leur ombre aux alentours et dessinaient des courbures de faucille sur la terre serpentée de racines. Chaque pas s’accompagnait du crépitement sec des feuilles mortes qui libéraient des senteurs de tombeau.
La gorge embrasée, Yves claquait des dents. Il songeait à faire demi-tour quand il entendit tout à coup une douce mélopée. La voix flûtée d’un enfant résonnait au loin et s’intensifiait au fur et à mesure qu’il s’approchait du coeur de la forêt. Il reprit espoir. Peu après, le jeune marin déboucha dans un endroit très étrange et très lumineux, et manqua de tomber à la renverse tant il fut frappé par sa splendeur. C’était une petite place couverte de dalles blanches au milieu de laquelle trônait une fontaine merveilleuse. Elle était ornée de dorures surmontées par des figurines de bronze à face humaine, des chérubins qui chantaient gaiement en oscillant tandis qu’elle projetait autour d’elle les petits scintillements d’une eau claire.
Le coeur palpitant, Yves s’y précipita et but à la source de cette eau claire où se mêlaient un doux parfum de mousse et le goût fruité des oeillets.
Mais alors qu’il reprenait son souffle, quelque-chose craqua derrière lui. Le chant des chérubins se tut aussitôt. Il se retourna vers la forêt et vit avec effroi que la brume s’était resserrée en étau autour de l’île et qu’elle jaillissait à présent d’entre les arbres.
Seulement le bruit ne provenait pas de là.
Yves scruta avec attention le contour des troncs et vit que des petites silhouettes enfantines se dessinaient dans le brouillard. Elles avançaient en chancelant, enveloppées à moitié par les ténébres blanches et sinueuses. Terrifié, le jeune homme voulut s’enfuir, mais c’est alors que le vent souffla en hurlant, et que les méandres fondirent sur lui. L’horreur le saisit quand il sentit la caresse froide et écoeurante du nuage sur ses bras. Il chercha en panique un chemin, une issue à travers la brume. Il entendait le bruit des pas qui commençaient à croître sur la dalle. Le sang lui battait aux tempes. Au milieu du tumulte aveugle, il sentit soudain qu’une petite main froide lui agrippait le bras par là, qu’ici une autre lui empoignait les cheveux. De petits chuchotements emmêlés de chants et de rires acerbes se propageaient de toutes parts autour de lui.
Il hurla.
On lui maintint la tête en arrière. La brume s’écartait à présent par endroit et laissait transparaître des pans de visages pâles comme la mort, des yeux jaunes aux cernes cramoisies, des bouches tordues aux lèvres pleines d’une viscosité noire. Et des mains voraces s’acharnaient à jaillir pêle-mêle pour se cramponner à lui.
Bientôt, ses cris cessèrent. Les chants se prolongèrent un moment, les voix d’enfants continuant de se répondre au milieu de leur lugubre ouvrage. Quand ils eurent fini, elles se turent. Tandis que les petits pieds passaient de la moîte résonnance des dalles au crépitement sec des brindilles, des bribes de chuchotements s’échappaient encore de temps à autres, aussitôt réprimées par une autre voix mutine, plus en avant, qui appelait au silence, alors que quelque part dans la brume un doigt crochu se posait sur l’empourprement d’une bouche. Puis, tout s’évanouit dans la forêt, et seul résonna dès lors le clapotement de l’eau.

Yves se réveilla en sursaut. La première chose qu’il aperçut fut le visage d’un vieillard buriné par le soleil et largement mangé par une barbe grisâtre. Il tourna brusquement la tête, et vit qu’il était sur un bateau, le sien, celui sur lequel il errait en mer depuis des semaines et où la fièvre et la soif l’avaient fait délirer. Près du vieil homme qui se tenait en face de lui, un petit garçon intrigué le scrutait, la bouche ouverte et toute rougie de confiture.
— Vous avez de la chance d’être encore vivant, mon petit ! s’exclama le vieux.
Il lui expliqua que lui et son petit fils patrouillaient en haute mer lorsqu’ils l’avaient trouvé inconscient sur le pont. Yves remarqua que leur voilier s’était amarré à babord.
— J’étais sur une île, murmura-t-il.
— Je ne crois pas, répondit l’autre. La seule qui existe est à des lieues d’ici.
— Des enfants m’ont attaqué, continua faiblement le jeune homme. Il y avait une fontaine dorée...
Il se tût, comprenant qu’il passait pour un fou, tandis que le vieux le jaugeait avec compassion en esquissant une petite moue avec ses lèvres tordues.
Longtemps après, alors que le voilier fendait la mer et qu’on lui avait enfin donné à boire, Yves tentait toujours de se persuader que tout n’avait été qu’un rêve. Il n’y avait, c’était vrai, pas d’autre explication. Il s’autorisa à respirer profondément la brise marine. Le soir tombait. Il entendit tout à coup un petit éclat de voix. Derrière lui, agrippé à la balustrade, le garçon chantonnait d’une voix aiguë en balançant sa tête de droite à gauche. Yves s’approcha de lui. Cet air lui semblait familier.
—Où as-tu appris cette chanson ? s’enquit-il.
L’enfant tourna vers lui sa face aux lèvres rouges et luisantes qui s’étirèrent en un sourire. Il continua de chanter sans répondre tandis que le grondement lointain des vents se levait sur la mer. Un petit doigt dodu se tendit alors pour montrer quelque-chose à l’horizon. Yves leva les yeux.
Au loin, sur un filet de lumière pourpre exhalé par le soleil mourant, voguait la face sinueuse d’un sombre nuage de brume.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Dessine moi un mouton · il y a
très beau texte
n'hésiter pas critiquer mon texte

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Afa · il y a
A part 2 ou 3 maladresses, le reste est correct et bien agencé, l'intérêt se maintient, le rythme est bon. Mon vote.
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Charfaud · il y a
A part l'absence de précision quant à ces supposées maladresses, votre critique est correcte. Mon like ;)
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Zouzou · il y a
+ 5 pour ce conte fantastique !
j'ai " Ensuquée " dans le même prix , si vous aimez ...

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Charfaud · il y a
Merci beaucoup pour votre vote Zouzou, j'irai vous lire !
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Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Charfaud · il y a
Merci pour votre vote et votre commentaire qui me réchauffe le coeur ! J'irai lire le vôtre !
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Limestra · il y a
Très belle histoire qui dégage beaucoup de mystère et suscite directement l'intérêt du lecteur dès la première ligne.
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Charfaud · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire Limestra, je suis très touchée !
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Lolo Gfy Paris · il y a
Très beau texte
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Charfaud · il y a
Merci beaucoup Laurent ! Gros bisous à toi et à toute la famille
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Bertrand Gille · il y a
Belle découverte! Merci pour ce texte qui mérite mon vote!
(et à tout hasard, si vous mettez pied à terre, venez vous perdre dans mes "promenades" : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/promenades-1 )

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Charfaud · il y a
Merci pour votre commentaire et votre vote Bertrand, je suis ravie que mon texte vous ai plu !
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Ludo Laplume · il y a
Patrick Peronne a tout dit. Pas mieux. Un agréable moment.
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Charfaud · il y a
Merci Ludo !
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