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Au bout du tunnel

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Grenelle

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J’avais bu. Alors le quai, je ne le voyais plus bien. Le long du quai, il y avait la voie et ses rails luisant, les câbles qui couraient et les rats qui couraient entre les rails. J’avais bu ; le quai était envahi par un brouillard opaque où erraient des silhouettes troubles. A tourner dans un brouillard comme ça, froid et humide, forcément on se sent perdu. Je me sentais perdu.
Je suis quand même arrivé à la rame. Les portes se sont ouvertes. Je ne voulais pas monter mais les gens m’ont poussé. Au premier rang, ma mère et, plus loin, sur le quai, j’ai aperçu mon père.

A la première station, j’ai eu envie de pleurer et de crier. Et puis ma mère m’a pris dans ses bras et je me suis senti bien. J’ai ouvert les yeux et j’ai regardé autour de moi. Les grandes images publicitaires sur les murs, les lumières des trains qu’on croise, les regards qu’on croise, la ronde des voyageurs qui montent, qui descendent. Que de découvertes !
Je me laissais bercer par le roulement, j’étais bien, je ne pensais à rien.

A la deuxième station, une nuée d’oiseaux s’est abattu sur le wagon, des étourneaux et des enfants, cartable à la main ou sac au dos, bonnet ou casquette sur la tête, casque ou oreillettes dans les oreilles, se poussant du coude, se prenant le bec, se tirant le bras, s’emmêlant les pattes et les pinceaux. Et j’étais comme eux pépiant et chahutant, quand ils se sont envolés.

A la troisième station, le wagon s’est illuminé. Des musiciens ont joué un air de fête. Le couloir était balayé par le grand vent qui décoiffe.

A la quatrième station, c’était la sortie des bureaux, des colonnes d’hommes gris sont rentrés s'aligner le long du couloir, sans regard, sans voix. Des femmes se sont pressés, ailleurs, entre deux travails, coincées, pressées de rentrer chez elles, de décompresser. Et moi aussi, je regardais ailleurs, ma main serrée sur la barre parmi les autres mains. Mon corps s’inclinait avec les autres quand le train accélérait et se redressait quand il ralentissait. J’étais un peu comme eux, un peu gris.

A la cinquième station, ma femme est montée. Nous étions serrés l’un contre l’autre. Mais nous étions seuls ; les autres voyageurs n’étaient pas là. Nous nous aimions et ce train qui nous emportait de La Varenne à Chennevières faisait du sur place. Nous nous aimions encore et ce train, qui nous emmenait de Cergy-le-Haut à Marne-la-Vallée-Chessy, ne desservait pas Bry-sur-Marne et Neuilly-Plaisance. Nous partions ensemble pour un long voyage mais nous le fîmes côte à côte jusqu'à ce que l’un de nous prenne une autre direction.

A la sixième station, je déraillais un peu. Le train allait trop vite ou pas assez. Je n’arrivais plus à lever la tête, je ne parvenais plus à trouver mes mots. Mes idées étaient désordonnées. Le brouillard du quai m’envahissait le cerveau, le froid m’engourdissait, j’étais à nouveau perdu. J’essayais de m’accrocher à la poignée, mais la poignée ne tenait plus à rien. Des enfants sont encore montés. Je n’entendais ni leurs rires, ni lejurs cris.

A la septième station un homme s’est levé pour me laisser sa place. J’ai à peine eu le temps de m’asseoir. J’étais sans force, sans voix, usé. Le wagon était plein, bondé de gens que j’avais croisés une fois, il y a longtemps, des amis, la famille, des visages connus et des noms incertains. Les portes se sont ouvertes. Je ne voulais pas descendre ; ils m’ont arraché de mon siège ; je me suis cramponné ; ils m’ont poussé dehors.

Au bout du tunnel, un contrôleur m’attendait, je lui ai tendu mon billet.

PRIX

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Faylila · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte. La fin, surtout, cette dernière phrase. Qui m'a donné envie de refaire le voyage et j'ai tout relu une deuxième fois. Si j'avais pu, j'aurais aussi voté une deuxième fois.
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Cécile Bertrand​​​ · il y a
Whouaaa.. Magnifique.
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Gisny · il y a
Comme Fred, je pense que ce texte est écrit par une personne passée de l'autre côté du miroir ; ce qui lui donne un attrait particulier. Une sorte de retour en arrière sur ce qu'elle a vécu, les proches, les situations, l'ensemble de ce que fût sa vie. J'ai utilisé le R.E.R, ligne A et B durant une dizaine d'années. Habituée, je finissais par trouver mon quotidien normal, sans plus. Maintenant, quand je m'y reporte via votre texte, il me semble qu'il n'y a rien à regretter qui ne fût accepté dès le départ, quand j'avais la possibilité d'un autre choix, sans doute différent mais pas plus envieux, peut-être... je ne sais pas. A bientôt de vous découvrir sous d'autres cieux, d'autres continents, enfin, c'est vous qui décidez.
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Thoscary · il y a
Très très beau chemin de vie..j'espère juste que le train ne soit pas à grande vitesse..on a le temps....
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Mila · il y a
Très beau voyage, trés subtil, j'aime beaucoup.
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Jenny Guillaume · il y a
L'émotion est là, elle grandit, j'aime la fin qui ne dit pas vraiment les choses mais qu'on comprend cependant :)
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MadLene · il y a
On sent accélération de la rame et l'impossibilité de tirer le signal d'alarme.
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Laurence Massonnet · il y a
Quel dommage de ne pouvoir voter! Vous avez mes points de coeur. Votre écriture glisse sur vos mots comme le train sur les rails.
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Teddy Soton · il y a
Je suis déçu de ne pas avoir decouvert ce texte avant car j’aime beaucoup.
Avez vous lu ma Frénésie ?

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Patrick Peronne · il y a
Une vie, des stations comme un chemin de croix... Mon vote
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