Assise sur une branche...

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Écrivaine à temps partiel qui partage un peu de ses modestes créations par ici ! Certains textes ont été écrits sur d'anciens blogs que je tenais et republiés ici par la suite  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Sur la plus solide et la plus imposante branche du vieux chêne, assise en tailleur, elle observait le vaste monde qui s'offrait à son regard curieux. Elle n'aurait pu trouver meilleur observatoire à des kilomètres à la ronde. Là, perché au sommet de la colline, l'arbre semblait dominer de sa majesté la vallée luxuriante à ses pieds.
Elle avait toujours apprécié ces moments de solitude en parfaite harmonie avec tout ce qui l'entourait : l'écorce de l'arbre au contact de sa peau, le vent soufflant dans les branches, caressant ses joues, le chant des oiseaux murmuré à son oreille, tout lui semblait alors parfait.
Le petit village niché au fond de la vallée était le sien. Elle y vivait depuis toujours mais c'est ici, sur cette branche, qu'elle se sentait vraiment chez elle. Elle se laissait souvent aller à ses rêveries, oubliant pour un temps le tumulte de sa vie.
Aujourd'hui, plus que jamais, elle savoura chaque minute, chaque seconde, chaque caresse du vent, chaque mélodie offerte. Aujourd'hui, elle partait. Bien au-delà de sa maison, de son village, de sa vallée, de sa colline, de son arbre... Elle savait que ce jour arriverait mais il avait pointé le bout de son nez bien plus vite qu'elle ne l'avait imaginé.

Au loin, une voix stridente se fit attendre, l'arrachant définitivement à cette solitude qu'elle chérissait tant... C'est sa mère qui l'appelait. Il était sans doute temps de quitter son doux refuge. Elle posa une dernière fois sa main contre l'écorce et elle eut pendant quelques courts instants l'impression de sentir le cœur du grand chêne battre sous sa paume. Elle arracha délicatement une feuille qu'elle déposa entre deux pages de son journal qu'elle gardait toujours précieusement avec elle.
« Nous nous reverrons mon vieil ami mais en attendant permets moi de prendre un peu de toi avec moi. »
La voix se faisait de plus en plus pressante. Elle finit par descendre de son promontoire puis avança en direction du village se retournant une dernière fois, retenant une larme à la vue du grand feuillu.

Devant le manoir familial, sa mère l'attendait. Ses mains sur les hanches et son pied droit tapotant nerveusement le sol trahissaient son agacement. Elle n'avait jamais compris cette enfant rêveuse, si silencieuse et solitaire, elle qui ne pouvait passer une seule journée sans inviter une de ses amies, épouse d'un notable local ; elle qui chaque semaine organisait de grands festins où tous ceux qui, ayant un peu de noblesse coulant dans leurs veines, étaient cordialement invités.
Après de brèves adieux d'une grande sobriété, offrant un dernier baiser à sa mère et son jeune frère, un geste de la main à sa gouvernante, elle monta dans la voiture de son père qui l'emmenait lui même au pensionnat Sainte Ursule fréquenté par tous les membres de sa famille depuis plusieurs générations. Elle leva une dernière fois les yeux en direction du sommet de la colline... Puis elle pensa à son journal. Où était-il ?

***

Elle avait toujours aimé venir ici, au pied de cette arbre. Elle s'asseyait invariablement au même endroit, adossée à son écorce mousseuse. Elle avait une vue à couper le souffle sur les environs. Elle arrivait même à apercevoir la vieille demeure familiale et les cris de ses frères et sœurs jouant dans la cour semblaient résonner dans toute la vallée.
L'arbre était vieux et avait perdu de sa splendeur. Il ne restait de lui que quelques vieilles branches mortes sur lesquelles plus personne ne pouvait s’asseoir. Demain il ne serait plus là, découpé en tronçons par son père et quelques amis du village venus lui prêter main forte.
Elle sortit de sa besace le journal de Marie, son arrière-grand-tante. Elle l'avait découvert un jour dans une caisse recouverte de poussière dans le grenier du manoir, parmi quelques jouets, livres et vêtements lui ayant appartenu. Elle avait tout de suite été attirée par la couverture fleurie du petit cahier qui semblait ne pas avoir trop souffert malgré le poids des années. Elle s'était alors plongée dans la lecture de cet ouvrage manuscrit, passionnée par les histoires de cette aïeule à l'imagination débordante.
Son dernier récit, plus mélancolique que tous les autres, fut rédigé quand elle n'avait encore que 10 ans. Curieuse de connaître la raison de cette soudaine et définitive interruption de ses récits de vie, elle avait alors interrogé son grand-père.
A cet instant, là, au pied de l'arbre, elle se souvint alors de sa réponse avec force et clarté :

« Marie était la sœur de mon cher papa. Elle aimait monter sur la colline, assise en tailleur sur la branche la plus solide du vieux chêne. C'était une fille particulière que personne ici n'a jamais vraiment compris. Mon père était jeune quand elle a quitté la maison pour le pensionnat. Il n'avait que peu de souvenirs d'elle. Il se souvenait juste de ce dernier baiser avant de monter dans la voiture familiale et du gendarme venu le soir même leur annoncer la triste nouvelle de la disparition de Marie et de son père dans un tragique accident de la route... ».

Après avoir relu une dernière fois quelques pages du cahier de Marie, elle se leva, posa sa main contre l'écorce du vieil arbre mourant puis posa sur la pierre tombale à côté du grand feuillu une feuille séchée déposée entre deux pages il y a longtemps de cela par cette arrière-grand-tante qu'elle chérissait tant.

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