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Article 24

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Philippe Deniard

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Article 24 et suivants
« Léon ! Réveille-toi, tu vas encore être en retard pour le boulot... pour une fois que t’as un boulot. »
L’homme se retourne dans le lit conjugal, il tire sur sa tête l’oreiller de plumes ; il l’enserre de ses mains, espérant ainsi se mettre à l’abri des vitupérations intempestives — c’est du moins ainsi que dans son demi-sommeil, il qualifie les appels de détresse qui s’efforcent de guillotiner sa nuit — de son épouse.
« Léon ! Réveille-toi, fainéant, lève-toi ! Je sens que tu ne vas pas le garder longtemps ton boulot..., un silence, elle reprend, ma mère avait raison, j’aurais jamais dû me mettre avec toi ! »
L’évocation de la belle-mère du dormeur a un effet immédiat sur l’interpelé ! Un peu comme un cauchemar dans lequel votre vie est mise en suspens alors que vous arrivez au bord d’un précipice et que le sol se délite sous vos pas : une seule échappatoire: se réveiller et reprendre pied dans la réalité, même si elle est corrompue par le souvenir vivace de la frayeur qui précède.
« C’est bon ! j’y vais... y a pas le feu... De toute façon ta mère elle n’est pas à une vacherie près ! Heureusement que tu ne lui ressembles pas. »
L’épouse, sensible au compliment esquissé, laisse retomber son courroux : «  Je t’ai préparé ton café, dépêche-toi, dans dix minutes tu rates ton train, dans deux heures t’es viré... qu’est-ce que tu vas lui dire au patron ? Mon réveil n’a pas fonctionné ? Il y a des perturbations ? Combien de fois tu les as déjà utilisées ces excuses... ne compte pas là-dessus pour t’en sortir... c’est la porte, Léon ! T’auras beau faire le beau... cette fois t’y couperas pas ! Hein qu’est-ce qui tu vas lui dire ? »
Léon, pas tout à fait encore sorti du sommeil fait un effort visible pour se pénétrer des arguments de son épouse. Intérieurement, tout en buvant à petite gorgée le café, bien noir, sans sucre qu’elle lui a servi, il cogite ! Elle n’a pas tort, il en convient ! Il la regarde, esquisse un sourire ! Elle est déjà habillée, « sur son trente-et-un » pense-t-il ! Il la trouve plutôt belle ; c’est vrai qu’il en a de la chance.
Il n’y peut rien, il est comme ça Léon, il préfère la réflexion intérieure ; il privilégie la non-action à une trop abondante dépense d’énergie. Chaque fois qu’il en a la possibilité, il choisit une activité modérée, autocentrée, plutôt qu’une démarche productiviste. C’est sa façon à lui de limiter l’augmentation du gaz à effet de serre. Oui, plutôt un Gaston Lagaffe qu’un Rambo du travail !
Elle s’affaire à ranger quelques vêtements qui trainent, les siens, à lui... « Laisse, chérie, je vais m’en occuper... Sa proposition ne reçoit pas l’accueil escompté !
– Et quand est-ce que tu vas t’en occuper, tu devrais être parti... c’est foutu ! t’es viré... » Les larmes lui montent aux yeux. Il s’en veut de lui causer cette contrariété ; comme à chaque fois, il se sent coupable...
« T’inquiète pas, je vais lui parler de l’article 24, au patron, je vais lui clouer le bec... » Elle le regarde, interloquée : « De quoi tu parles ? c’est quoi cet article ? Combien tu as dit ?
– Article 24 de la Déclaration de droits de l’Homme, c’est imparable !
– Dis voir... »
Il se lève de table, une tartine de pain beurrée et confiturée à la main ce qui la fait hurler : « Attention, tu vas en mettre partout... » Il n’accorde aucune attention à l’invective qui tente de le détourner de son objectif. Fouillant dans la poche de sa veste, sur laquelle un peu de fraise se dépose au passage, il en sort une affichette pliée et repliée ; il avale le dernier morceau de pain et déploie son document...
Elle le regarde, éberluée... Elle hésite ne sachant si elle doit admirer le capitaine du navire qui conserve un calme olympien face à l’orage qui darde ses premiers éclairs, annonciateurs de la tempête à venir ou si elle doit craindre les réactions d’un individu qui a perdu le sens commun et qui tangue lentement vers la sortie de route. Elle n’a pas le temps de conclure ; il a déployé son document, directement sur le sol. C’est une large feuille de papier, plus d’un mètre au carré ! Elle aperçoit le logo d’Amnistie internationale, dans un coin, reconnaissable sans difficulté sur le fond jaune duquel se détachent les lettres et la bougie « embarbelée ». Elle entrevoit à peine la colombe de la Paix. Il dit : « Tu vois, c’est marqué ici, j’ai récupéré l’affiche à l’expo sur les Droits de l’Homme, hier... » Il montre du doigt..., il lit : « Article 24, Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une durée raisonnable de la durée du travail... »
Elle reste bouche bée ! « Et tu crois que le patron va t’excuser, avec ton article ? Je te rappelle que si je n’étais pas sa secrétaire, il ne t’aurait pas embauché, et qu’il t’aurait déjà renvoyé quinze fois... Tiens j’y vais ! »
Elle enfile son manteau, tourne les talons et sort... La porte claque. Léon le doigt toujours collé sur les mots de l’article sursaute, comme s’il venait de prendre une gifle en plein visage. Pas question de la suivre, il n’est pas encore habillé...
Il termine son bol de café ; un doute l’envahit, il se demande s’il a bien fait de lui jouer cette scène... Hier, c’est vrai, il avait été touché par les photos exposées, tous ces cas d’attaques aux personnes, ce type enfermé depuis tant d’années dans les geôles d’un dictateur... Il avait même signé la pétition mise à la disposition des visiteurs... Mais aujourd’hui, ici chez lui... quelle mouche l’avait piqué de brandir cette déclaration, un gamin, voilà ce qu’il est...
Elle lui en voudra, elle lui en voudra plusieurs jours. Elle finira par partir, c’est sûr ! Qu’est-ce qu’il fera après ? C’est elle qui a le meilleur boulot, elle est secrétaire et lui, pauvre manutentionnaire, sans ambition, sans avenir... et puis, il l’aime.
Tu parles, les Droits de l’homme... Il accélère ses mouvements, une sorte de honte rétrospective le submerge : un rapide coup de gant, un coup de peigne. Il enfile les vêtements qu’il portait hier ; il se précipite, il a raté le train de 25 ; elle, elle a certainement pris le direct de 55.
C’est pas son jour à Léon, celui de 45 est supprimé ! Il va arriver plus d’une heure après elle, deux de plus que son heure d’embauche... Il s’en veut : promis, tout ça c’est terminé, il va faire un effort : le réveil sonnera à cinq heures trente ; il se lèvera tout de suite, sans se rendormir et il se préparera de manière à prendre le train de 45, comme ça, même s’il est supprimé il sera à peu près à l’heure...
Enfin, il est dans le train, debout comme d’habitude, le paysage défile, il pense « Déclaration des droits de l’Homme », il essaye de se souvenir de l’article premier... « Tous les hommes... » il y a une histoire d’égalité, dès la naissance, de liberté... « Tous les Hommes naissent libres et égaux »... oui, c’est quelque chose comme ça, est-ce qu’il y a autre chose ? C’est déjà pas mal... Il arrive bientôt, il va courir vers l’entreprise, éviter de se faire repérer, pointer et se mettre au boulot... «... libres et égaux en droits »... Le reste ne lui revient pas ; il y a aussi une histoire de fraternité... Trop tard, il a franchi la porte, il se glisse à son poste de travail... Tout va bien personne ne dit rien.
Ce n’est que plus tard, dans la matinée qu’il croise le patron, un type sûr de lui qui porte beau, toujours un sourire au coin de la bouche, tout juste une petite mèche rebelle sur le sommet du crâne. Il serre les mains, avec application, se souvient des noms et des prénoms de ses employés. Il s’approche de Léon. « Alors, Léon, encore en retard ce matin... Je suppose que vous avez une bonne excuse... » Son sourire s’est étendu à toute sa face, Léon se prépare à parler, l’autre ne lui laisse pas le temps. « Au fait, Léon, je vous préviens, c’est inutile d’invoquer l’article 24 ! »
Puis il tourne les talons.

PRIX

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Atoutva · il y a
J'ai pas dû me réveiller à temps parce que j'avais pas vu celle-là ! Et pourtant, quel humour !
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Emmanuelle Solac · il y a
Bravo pour le traitement du thème : utiliser la Déclaration pour pouvoir faire la grasse mat, je n'y aurais pas pensé, mais ça me va bien ! Mes voix pour toi !
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Keith Simmonds · il y a
Une façon humoristique d'aborder cette question, Philippe ! Mes voix !
Une invitation à découvrir “Justice for All” qui est aussi en compétition.
Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

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Doria Lescure · il y a
Il y a un ton dans ce récit bien écrit et bien construit. Le thème imposé est décliné avec humour, les personnages sont denses et portent bien cette histoire. le rythme progressif rend l'ensemble agréable à lire et pour cela, voici mes voix.
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JACB · il y a
Chacun voit midi à sa porte...
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite ?

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Ginette Vijaya · il y a
En fait ce qui est difficile , c'est d'appliquer les articles dans le quotidien ; la déclaration c'est comme les grands textes de l'humanité : elle a besoin d’être constamment repensée !