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Arrêt raté

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Wozt

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Fin de semaine, je me suis endormi, bercé par le roulis de mon R.E.R. Je lève une paupière : une beauté roupille sur l’épaule d’un inconnu, d’autres somnolent en solo. Moi, je dors la bouche ouverte, une bulle de salive aux coins des lèvres. Epuisé, j’ai un besoin vital de repos, de chaleur et de soleil.
D’ordinaire, un réflexe me réveille avant d’arriver. Une horloge et une boussole internes donnent le signal à mon cerveau : « C’est bientôt l’arrêt, va falloir secouer le patron ! ».
Aujourd’hui, horloge et boussole n’ont pas fonctionné. Une pile à changer, mon réseau saturé ? Du coup, j’ai raté mon arrêt. Mon trajet quotidien est inscrit en moi comme un poème de Prévert qu’on récite sans jamais l’avoir appris: « Ligne 12 Max Dormoy (dors moi, un signe prémonitoire) direction Mairie d’Issy (ou d’ailleurs)- arrêt Marcadet Poissonniers ligne 4 arrêt Gare du Nord- RER B arrêt Denfert Rochereau et un raton laveur. » Puis dix minutes de marche jusqu’au bureau où mon supérieur, Monsieur Perruchon, m’assène un invariable: «  Allez, mon petit Bruno, ne trainons pas ! » qui me file un mal de crâne que je calme avec un café avant mon face à face avec mon ordinateur que je salue.
Quand boussole, horloge et cerveau ont bien voulu bosser ensemble, il était trop tard : Denfert- Rochereau me faisait un signe de la main pendant que le train prenait de la vitesse. J’aurai droit à une remarque de Perruchon : « Mon petit Bruno, nous sommes en retard ! » qui en plus du mal de crâne me provoquera des crampes au bide que je calmerai avec deux cafés avant de retrouver mon ordi. Celui-là, à la première insinuation désobligeante, je le débranche. Ce que je ne sais pas faire avec Monsieur Perruchon, livré sans mode d’emploi.
Denfert raté, je descendrai au prochain arrêt Cité universitaire puis ferai le trajet en sens inverse. Sous mes aisselles sue l’inquiétude du retardataire involontaire. J’envie la décontraction des retardataires systématiques : quand par hasard ils arrivent dix minutes avant leur horaire personnel, un Perruchon les félicite d’un sincère: « Bravo, bel effort aujourd’hui ». Je me détends, évacue toute espèce de culpabilité et s’il le faut, lâchement, j’accuserai la RATP et la SNCF, jamais à l’heure, c’est bien connu, ma bonne dame.
J’ai un peu de temps, rien à lire et ce parcours ne fait pas partie de mes sentes coutumières. Nos trajets quotidiens sont comme les traces que laissent les bêtes dans les forêts et les prairies : toujours entre le même buisson, toujours la même direction, elles dessinent au sol des pistes sur lesquelles l’herbe ne pousse plus. Elles y abandonnent leurs odeurs, leurs poils, leurs excréments. Comme nous. Les excréments en moins, quoique nos fèces tournent dans des tuyauteries invisibles au-dessus de nos têtes, sous nos pieds et se rappellent à notre souvenir ingrat en distillant parfois leur fumet dans les couloirs du métro dans des suintements qui nous soulèvent le cœur. Ce que nous laissons sur nos traces, contrairement aux sangliers et aux renards qui ont la délicatesse de ne pas nous imiter, ce sont nos ordures : chewing-gum sans chlorophylle, mouchoirs et leurs microbes, emballage de barre chocolatée à dix pour cent de cacao, cinquante pour cent de sucres et trente pour cent d’huile de palme. Je préfère une grosse cagade de sanglier aux herbes de Provence, peuchère, plutôt que tous nos petits étrons en papier, alu, carton, plastique que nous égrenons au fil de nos pérégrinations. Que penseront de nous les archéologues du futur en mettant à jour nos reliques ? Que, redevenus païens, nous adorions la planète Mars ? Que nous évoquions les esprits via de petites boites en aluminium? Sauront-ils déceler dans nos utilitaires primitifs les signes de l’art conceptuel et du mystique ?
Nom d’un chien, j’ai laissé mon esprit divaguer et j’entends les portes du compartiment qui se referment. Je viens de rater la station Cité universitaire. Perruchon va me gueuler un : « Vous avez vu l’heure ?! Dix heure trente !» qui va me démolir pour la journée. Si mon ordinateur sort son sourire sardonique, je lui mets un coup de boule sur l’écran pour lui apprendre. Connard !
J’en ai ras la culotte ! Quel est le prochain arrêt ? Je sors un vieux plan froissé de mon cartable. Va pour Gentilly, mais cette fois-ci, je reste en alerte, prêt à bondir dès que le train s’arrête, quitte à bousculer deux cadres de banques et leurs serviettes, une aide-soignante et son lumbago, un retraité et sa carte vermeil, un resquilleur et son culot, un musicien et sa clarinette, un raton-laveur et son poète auquel il répète de ne pas mettre sa main dans la porte parce qu’il peut avoir très mal. Je DOIS cesser ce voyage sans voiture de queue ni voiture de tête, personne ne m’en empêchera. J’aperçois un petit trait noir sur le tracé du RER B, juste avant Gentilly. Je veux comprendre, me reporte à la légende et je lis : « R.E.R : Au delà de cette zone les tickets t+ ne sont pas valables et le prix du billet varie selon la distance. » Une frontière juste avant la station ? Le passage vers un autre monde ? Je ne vais quand même pas sauter par la fenêtre ! Perruchon et mon ordinateur seraient capables de venir me voir à l’hôpital avec des fleurs, obligés de demander à l’aide-soignante, celle que j’ai bousculée qui plus est, une bouteille en plastique pour en faire un vase. Quel tableau : un bouquet à trente balles dans un bout de plastique ridicule au chevet d’une momie bandée!
Inondé d’angoisse, je fais un malaise et reviens à moi à Antony. Je bondis du compartiment. Sur le quai, un panneau indique Orlyval. Orly... à l’ouest les Antilles, au Sud l’Italie. J’en ai assez, je vais vraiment passer de l’autre côté du miroir. Je prends une pièce dans mon porte-monnaie. Pile : la Guadeloupe et sous la plage pas de pavés. Face : baie de Naples et spaghetti al mare.
Pile. Faut que je m’achète un string, demain matin prochain arrêt : Marie-Galante.

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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour ce bon texte. Prenez le temps d'aller visiter ma nouvelle (SACHA), qui participe au concours spéciale à l'occasion du 40ème anniversaire du RER. Lisez, et si vous aimez, votez afin de m'offrir votre voix très chère http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sacha-3?all-comments=true&update_notif=1511282103#js-collapse-thread-585524
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César Sanchez · il y a
Faudra pas rater l'arrêt au retour de Marie-Galante, pour la remise du prix ! (cravate de rigueur, pas de string..)
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Isis de Romefort · il y a
Très drôle -:) un agréable moment d’évasion. Bonne chance
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Pascal Depresle · il y a
Jubilatoire, on s'amuse beaucoup, merci. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra. Mon univers aussi comme Tropique.
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Benjamin Gtr · il y a
Plein d’humour! Un vrai moment de plaisir!
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Luc Michel · il y a
Perruchon va s'étrangler,! Quel humour, c'est vraiment très très drôle! Merci!
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce récit bien écrit et très agréable à lire ! Mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Arlo · il y a
Une bien belle découverte très agréable à lire. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes * sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Abi Allano · il y a
Il n'y a peut être pas de hasard...un texte très sympa et plein d'humour!
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Murielle Laurent · il y a
contraintes respectées ! j'aime
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