Après le jour d'après

il y a
5 min
45
lectures
7
Qualifié

https://perigoluc.wixsite.com/jeanlucperrigault  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Elle bénéficie d'une mammographie dans le cadre d'un dépistage du cancer. Selon ses humeurs ses yeux changent de couleur. Au cours de sa vie ce charme séduisit les hommes mais en éloigna. Dix jours plus tard. - Madame, entrez dans la cabine, déshabillez-vous. Hanna fait face au manipulateur en radiologie. Le thorax en avant, elle pose un sein sur une plaque. Une seconde plaque vient le lui écraser, l'aplatir. Son humeur change, la couleur de ses yeux aussi. Pour le sein droit, même mode opératoire. Le manipulateur sur un ton monocorde : - Dépistage ne veut pas dire cancer, il vise à détecter les lésions en absence de symptôme. - Résultats dans une semaine. Plaques, paroles tout est froidure. Rendez-vous avec le médecin pour les résultats. Examinant la mammographie il dit: - De fait, je perçois...Pour éviter le mot cancer, il dit : - En quelques jours on déchiffre le génome d'une tumeur. Il est inaudible sur les dernières syllabes. Hanna tente : - Je peux poser une question ? Ai-je un cancer ? Le médecin répond : - Je vais vous diriger vers un oncologue. J'ai pris rendez-vous à votre intention. Elle note, règle la consultation, sort. Pourquoi un rendez-vous ? L'interrogation traduit un déni amortissant l'acceptation de l'épreuve à venir. Huit jours plus tard, - Essayez de vous éveiller à vous-même, à la vie. Hanna écoute. - Se battre, non, apprendre à vivre avec. Elle répond : - Je fais confiance. - Donnez de l'importance à vous-même, non à la maladie. Vous allez être opérée. C'est le choc. Le nodule devient coupable. Au CHU, prise en charge, examens de sang, tout s'enchaîne. On lui propose un catalogue avec la charte des perruquiers. Foulard, turban, perruque ? Elle se fait couper les cheveux, puis tondre. De ses yeux aux instables couleurs des larmes roulent sur ses joues. Hanna est opérée.
Devant l'église, elle se souvient avoir perdu la foi. Autrefois, elle aurait franchi le porche, fait brûler un cierge en cherchant dans la prière une alliée. Si elle avait gravi les marches de l'église, Hanna aurait découvert qu'elle porte à l'identique une blessure au flanc droit comme celle du Christ en croix. Imprégnée de christianisme une mystique consolation aurait pu naître. Varechs dans les flaques, les croix vertes des pharmacies scintillent. Elle est trempée jusqu'aux os. Elle retire de la vitrine la pendule. D'une manière paradoxale les aiguilles ne tournent plus, mais lui rappellent que le temps ne s'arrête pas pour autant. L'objet est rangé dans le bric-à-brac. Sur les conseils du psychologue Hanna a fait livrer une yourte, placée au jardin. En opposition à l'agressivité des angles formés par les murs de son habitation, les forces dégagées par la courbure de la yourte apaisent. L'ablation du sein est une atteinte à sa féminité. Le sein n'est pas un organe comme les autres. Jusqu'à ce jour sans le savoir, il est plus qu'une fraction de son corps. Cette partie est l'affirmation de son genre. Ses rapports au miroir sont de voir sa poitrine à la carnation délavée dans son asymétrie. Hanna dans sa yourte se concentre pour gérer les angoisses qui s'estompent. En pleine conscience elle réapprend à respirer. Convaincue que la guérison et le bonheur sont étroitement liés, elle reste dans le silence. Apprendre sur la maladie, pourquoi son corps a accepté celle-ci. Elle devient guerrière, Amazone. Sachant qu'elle ne vivra plus comme avant, elle transforme sa vie. Sur les conseils du psychologue-oncologue, il est question d'une prothèse définitive suite à la première. - Tout n'est que provisoire ! Me considérez-vous comme une femme à part entière ? Merde ! Pardonnez-moi...La phrase jaillit à la face du psychologue. Il a entendu plus grande révolte. Tout corps vivant est le temple de la vie. Le silence envahit le cabinet. - Réfléchissez, revenez me voir. Hanna retourne se blottir dans sa yourte. Après plusieurs semaines elle accepte la nouvelle prothèse. La porte de son établissement ayant été verrouillée, la poussière s'est posée sur les objets. Tous ont perdu la couleur d'origine pour celle de la misère. Les iris, miroirs de l'âme d'Hanna prennent l'éclat cendré de la lumière que la Terre réfléchit vers la Lune. Le jour d'après, le bec de cane de la porte grince. - Bonjour monsieur... Intuitivement, elle devine un homme au cœur pur mais tourmenté. - Bonjour, madame. Dans les yeux d'Hanna il perçoit le charme associé à l'intelligence. - J'ai repéré, vous avez de belles choses, par hasard vous ne possédez pas des globes terrestres ? - Oui, j'ai bien dû avoir ça, mais je ne les mets plus en vitrine, car ils sont cabossés, un peu comme moi. Avec humour il ose de son côté : - Montrez les moi, je vous prie, je suis moi-même un peu fêlé. Elle va dans la remise. Hanna sort couverte de toiles d'araignées. - Tenez, c'est ancien. - Oui, ce n'est pas un globe, mais je reconnais là un tellurium, pas de soucis je vous l'achète. Hanna ébauche un mot, et ajoute : - Dites-moi votre prix, si vous êtes raisonnable il est à vous. Allons boire un verre, je vous règle mon achat- Nous avons oublié de nous présenter. - C'est vrai, et bien je suis Hanna Sfeir. - Je suis Serge Namoche, pas facile, surtout quand on n'est pas très beau. Mais vous, Sphère, comme les globes ? - Non, S.f.e.i.r , vous êtes déçu ? Je comprends, vous préférez les globes aux femmes. -Que souhaitez-vous boire ? demande le garçon qui coupe la conversation. Serge paye les cafés, pose dans la main d'Hanna plusieurs billets pliés en deux. Par délicatesse Hanna n'ose pas regarder combien il a donné. Elle glisse dans son sac la fine liasse et reprend la conversation. - Aimez-vous les devinettes ? - Oui j'adore ça. - Allez, je vous demande quel est le point commun entre l'Egypte, l'Inde et le Mexique ? - C'est facile, ce sont trois pays où vous avez voyagé ? - Non pas encore, dit-il. - Je ne sais pas, je suis impatiente de savoir. - Et bien ces pays sont traversés par le tropique du Cancer. Au mot cancer, les yeux Hanna changent brutalement de couleur. Sans le savoir, Serge vient de commettre une maladresse. Sur-le-champ elle lui fait part de sa santé et ajoute : - Vous ne pouviez pas savoir. Elle dit : - Vous rentrez sur Paris ? - Je ne sais pas. - Avec ce que je vous ai dit vous pourriez faire une exposition dans ma boutique. Serge perçoit un message qu'elle vient de lui adresser avec dans le regard un magnétisme convainquant. - Allongeons le pas , vous ne voulez pas rater votre train, dit-elle. - Ce n'est pas grave. - On peut se tutoyer... reviens bientôt Serge. - Oui, je reviendrai. Tu portes des lentilles ? - Quelle importance, viens me retrouver, si tu crois... Le tellurium sous le bras Serge prend le train. De son côté, Hanna d'un pas lent rentre chez elle. Quelques semaines plus tard, Hanna ouvre sa galerie. Lors qu'aux cimaises, il accroche ses œuvres, des torrents de désirs irriguent le corps d'Hanna. - Si c'est légal, ce n'est peut-être pas de l'art subversif, mais simplement hybride ? dit-il, du haut de son échelle. - Je suis une patiente en rémission et toi qui es-tu ? pense-t-elle. Les visiteurs se précipitent. La journaliste de Fr3 est présente. Serge a choisi des supports en détournant les photos du corps d'Hanna. Sur les échographies mammaires il a créé des tableaux. En surface, il a collé les hémisphères de chaque globe. Il a obtenu les demi-sphères.. Soudain les sirènes deux tons de la police hurlent. Le bleu des gyrophares jaillit. - Vite, Hanna j'dois me cacher. - Je ne comprends pas ? - Ils sont à mes trousses. Depuis le temps qu'il voyage sans titre de transport avec le shit dans les globes, les variétés, l'afghan, le libanais. Tout revient en mémoire. Deux voitures avec cocarde tricolore précédées des motards de la CRS se suivent. Le maire accueille les ministres. - Objet muséal ! Ah, la rotondité ! s'écrie le ministre de la Culture. - Avec l'Art sous cette forme, je lance une campagne d'affiches pour la lutte contre le cancer du sein, ajoute le ministre de la Santé.
7

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,