Après la pluie

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La pluie, c’est la maladie.

Et face à la pluie il y a ceux qui font confiance à la science, aux algorithmes et à la modélisation des données. Tout est quantifiable, mesurable, les statistiques ont toujours raison.

Ce sont les cartésiens, qui évoquent avec insistance le risque zéro, qui pensent tout savoir et ainsi être capable de tout prévoir.

Ceux-là sont convaincus qu’aujourd’hui les systèmes de prévision météorologiques sont suffisamment performants qu’ils permettent d’anticiper tous les épisodes pluvieux conséquents qui pourraient provoquer des crues, des inondations et ainsi mettre en péril la vie des riverains des cours d’eau qui risquent de déborder.

Ce sont ceux qui téléchargent des applications météos sur leurs téléphones portables, qui sont prévenus en temps réel quand le département ou leur ville est en alerte : jaune, orange, ou rouge ; pluie-inondation, vent-violent ou orage.

Ceux-là n’ont pas de temps à perdre. Quand ils veulent savoir ils vont sur Internet. Ils ne demandent pas aux autres. Ils n’écoutent pas les autres. Ceux qui savent. Ils regardent leurs écrans et ils attendent le signal pour se mettre à l’abri.

Ceux-là n’ont plus le temps de cuisiner, de cultiver leurs légumes, de ne rien faire.

Ceux-là sont débordés. Ils ont la climatisation au bureau et dans leur voiture. Ils mangent des plats cuisinés par d’autres qu’ils se font livrer par des coursiers sous-payés qui traversent le ville la nuit pour leur apporter des sushis, du canard laqué.

Ce sont ceux qui voient leurs médecins régulièrement, qui font des prises de sang, des bilans complets, qui voient des spécialistes, qui subissent des examens complémentaires si besoin.

Ce sont ceux qui ne font confiance qu’à la science et qui ne croient plus à ce que disent les anciens. Qui se moquent de ceux qui disent « c’était mieux avant », qui ne comprennent pas comment ceux qui pensent ça ne se rendent pas compte que la vie était plus dure avant, qu’il fallait tout faire soi-même, que les femmes devaient laver le linge à la main, que les femmes ne pouvaient pas travailler, que les hommes et les femmes n’avaient pas suffisamment de temps à consacrer aux loisirs, au sport et à la culture.


Et il existe aussi des hommes et des femmes qui ne vont jamais voir une exposition, qui ne vont jamais au cinéma ou au restaurant.
Il existe encore des hommes et des femmes qui aiment prendre le temps de regarder le ciel, des hommes et des femmes qui savent lire la forme des nuages, le sens du vent.

Ceux-là mangent des légumes de saison, font eux-mêmes leurs soupes, leurs gâteaux, leurs crêpes. Ils ont des amis avec qui ils font de la marche, avec qui ils partagent un repas, une bonne bouteille de vin, un sourire, un regard.

Ceux-là savent dire sans hésiter quand il va pleuvoir.

Ceux-là écoutent leurs corps, savent ce qui est bon ou mauvais pour lui. Ceux-là sentent tout de suite quand quelque chose ne va pas. Avant la douleur. Avant les premiers symptômes visibles, mesurables avec une prise de sang, une échographie ou une biopsie.

Ce n’est pas une question d’âge. La différence est plus profonde et paradoxalement moins visible qu’une différence d’âge.

Tous ces gens finissent quand même par vivre ensemble malgré leurs différences.
Tous ces gens forment un quartier, une ville.
Ils se croisent, ils ne se voient pas forcément, ils cohabitent sous le même ciel, sous la même pluie.
Et tous ces gens quoi qu’ils pensent sont égaux face à la maladie. Parce que rien ne peut les protéger, ni leurs écrans, ni leurs croyances.

Parce qu’il peut leur arriver à tous la même chose. Parce qu’un jour ils ont l’impression que le ciel leur tombe sur la tête.

Parce qu’un jour un homme et une femme rentrent chez eux après avoir vu le médecin. Qui leur a dit. Parce qu’un jour un nuage bas, sombre et tout en longueur, comme un rouleau compresseur vient de s'abattre sur leurs vies à tous les deux, à l’homme et à la femme. Un arcus, comme l'appellent les météorologues, annonciateur de l'orage qui va éclater quelques minutes plus tard. Une masse sombre. Une tumeur. Qui fait peur.

La pluie, c’est la maladie.

Il existe plusieurs formes de pluies.

Il y a cette petite pluie fine, à peine perceptible, qui ne dure pas longtemps, qui mouille à peine, qu’on oublie très vite.
On l’appelle crachin, averse. Ce n’est jamais un moment agréable de se retrouver sous cette forme de pluie mais on s’en remet très vite. Il faut peu de temps pour sécher ses vêtements, pour passer à autre chose, pour continuer ce qui a été interrompu par la pluie.

Il y a aussi cette autre pluie, plus lourde, plus épaisse, qui empêche de sortir, qui dure des heures voire des jours parfois ; qui mine le moral et qui laisse des traces quand elle cesse. Elle enveloppe tout, elle noircit les rues, l’eau dégouline sur les toits qui débordent, les rues sont des petites rivières. Les voitures font des gerbes d’eau qui éclaboussent les rares passants. C’est une pluie qui agresse, qui bouleverse. On a envie qu’elle s’arrête, on ne sait pas comment faire pour qu’elle cesse, on est impuissants.
Alors on reste au chaud chez soi. A l’abri.
Un homme et une femme chez eux qui se parlent, qui se regardent. La femme est un peu fatiguée à cause des traitements. Elle somnole sur le canapé. Parfois elle doit même s’allonger l’après-midi dans le lit, dans la chambre. L’homme pousse la porte doucement, sans un bruit pour éviter de la réveiller et il regarde cette femme qu’il aime sans doute encore plus qu’avant. Qu’avant la maladie. Il a presque honte de se l’avouer mais cette maladie leur a fait du bien. Ils se sont rapprochés. Ils se sont regardés à nouveau. Il aime dormir avec sa femme. Il aimait ses seins avant la maladie. Il aimait caresser les seins de sa femme quand ils étaient endormis l’un contre l’autre avant. Il sait qu’il aimera toujours sa femme quoi qu’il arrive. Il sait qu’il aimera toujours les seins de sa femme quoi qu’il leur arrive. Bien sûr la pluie a emporté les cheveux de sa femme. Mais ils reviendront. Après la pluie. Après la maladie. Il suffit de se couvrir la tête, pour ne pas trop se mouiller.

Mais il y a aussi cette dernière pluie, torrentielle, qui fait déborder les rivières, qui s’accompagne de vents violents, qui soulèvent tout sur son passage, qui emporte tout, contre laquelle on ne peut pas résister. Elle existe aussi cette forme de pluie sombre, noire, mortifère.

Mais surtout ce qu’il faut dire c’est que quand la pluie arrive tous les hommes se doivent de protéger leurs femmes, doivent tenir le parapluie fermement, parce que parfois elles n’ont plus la force de le faire.
Ils doivent plus qu’avant tenir le bras de celle à qui ils ont juré que c’était pour le meilleur et pour le pire.
Ils doivent ensemble continuer d’avancer.
De sortir. De marcher dans les rues. D’aller au cinéma.
D’aller au restaurant. De préparer ensemble une soupe de légumes en hiver. De préparer ensemble un gâteau ou des crêpes quand les enfants viennent les voir le dimanche. L’homme doit être deux pour elle. Pour sa femme. Pour toutes les femmes.

Parce que toujours la pluie cesse un jour.
Parce que toujours il sera possible dans quelques jours, quelques semaines, quelques mois de ressortir sans le parapluie. De sentir à nouveau le vent léger sur ses joues, les soleil sur son front. Parce qu’un jour il sera possible à nouveau de partir. De quitter la ville. Pour aller voir des arbres, la mer, le ciel.
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