Après la photo

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Bonjou  [+]

Le jour se levait à peine sur les montagnes. Il avait neigé la nuit dernière : la première neige de la saison. Puis, une légère brise avait chassé les nuages et le soleil allait éclairer un paysage immaculé. Cela faisait le bonheur de Serge. Arrivé la veille dans ce petit village de Haute-Savoie, il s’était démené comme un diable pour accommoder l’appartement de location : nettoyage à fond, achat de vivres, préparation des chambres, mise en marche du chauffage... Cet après-midi, il irait chercher sa femme et ses deux enfants à la gare de Saint-Gervais-les-Bains. En attendant, il avait sa liberté et comptait bien en profiter pour se taper une petite randonnée en solo. Etre le premier à fouler ce tapis de neige le remplissait de joie ! Cela lui donnait la sensation d’être un pionnier à la découverte d’un nouveau monde.
A cette époque de l’année – mi-novembre – pas l’ombre d’un touriste. La montagne était déserte. Autant dire qu’elle lui appartenait. Le ski, ça ne l’intéressait pas. Lui, c’était un randonneur. Sa femme avait un peu rechigné : la montagne en cette saison... Mais c’était son anniversaire et elle ne pouvait pas refuser. D’ailleurs, comme cadeau, elle lui avait offert le dernier cri en matière de sac à dos. Il l’étrennait ce matin et ne regrettait vraiment pas son vieux gros sac tyrolien qui pesait un âne mort et lui cisaillait les épaules.

Personne autour de lui, et le soleil levant annonçait une journée radieuse. Pas le moindre bruit en-dehors de ses pas qui crissaient dans la neige fraiche. Aucune trace sauf celles qu’il laissait derrière lui. Il était peu chargé car il serait de retour vers midi. L’appareil photo en bandoulière, son couteau dans la poche – une vieille habitude de scout – et un casse-croûte dans le sac, il montait le chemin d’un pas rapide et avalait les lacets en poussant fermement sur ses bâtons de marche. Il arriva bien vite au-dessus de la forêt.
A un détour d’un raidillon, il s’octroya une courte pause pour admirer le superbe panorama qui se dévoilait à ses pieds : tout en bas, le village avait disparu sous une mer de brume où venaient jouer les premiers rayons du soleil. Les aiguilles et les glaciers environnants y surnageaient en étincelant de mille feux. Un torrent cascadait entre les à-pics avant de terminer sa course dans petit lac perché sur un belvédère. Serge s’assit sur un rocher pour profiter du paysage. Un paysage qui méritait bien une photo. Il s’écarta du sentier, cherchant le meilleur angle de prise, se déplaça sur la droite, descendit de quelques mètres, revint sur sa gauche, remonta un poil... Là ! C’était l’endroit idéal. Clic ! Une photo. Et puis une deuxième, au cas où...

Satisfait, il regagna le rocher sur lequel il avait posé ses affaires. Ses bâtons étaient bien là mais... horreur ! son sac à dos avait disparu ! Un sac tout neuf ! Il regarda autour de lui : rien. Le sac n’avait pas roulé plus bas car il était descendu pratiquement à la verticale du chemin : il l’aurait vu et entendu passer. Et puis il verrait les traces dans la neige. Un aigle pourrait-il l’avoir emporté ? Qu’est-ce qu’un volatile pouvait bien ficher avec un sac à dos ? Quelqu’un – un voyou du village – l’aurait suivi en cachette et subtilisé pendant qu’il prenait la photo ? Mais il n’y avait que ses propres traces dans la neige ! Et s’il avait marché exactement dans ses pas, il serait encore en vue. A moins qu’il ne se soit caché derrière les rochers, tout près d’ici ? Peu probable car ils étaient petits et plats.
Plus il réfléchissait, plus il s’angoissait. Impossible de trouver la clé du mystère. A propos de clé : dans son sac se trouvaient les clés de l’appartement et celles de la voiture de location !
La thèse la plus probable semblait être celle du voleur, mais il ne savait que penser.
Il décida tout de même de redescendre au village et d’aller déposer une déclaration au poste de gendarmerie. Auparavant, il prit des photos du lieu du crime, montrant bien qu’aucune trace n’apparaissait dans la neige. Il photographia le rocher où il s’était assis ainsi que ceux disséminés dans la prairie environnante.

Serge commença à descendre, anxieux, tremblant, observant les alentours à la recherche d’indices. Arrivé au pied de la montagne, il vit sa voiture : il l’avait garée là, à la sortie du village. Elle était toute seule, isolée dans une petite clairière. Le voyou savait sûrement que c’était la sienne : le numéro d’immatriculation était attaché à la clé. Devait-il se cacher et attendre que le voleur arrive ? Non, il valait mieux filer tout de suite voir les gendarmes : eux sauraient quoi faire. Il se résolut à contrecœur à crever les quatre pneus pour la rendre inutilisable. Heureusement, il avait encore son couteau. Il fallait savoir faire des sacrifices, mais ce sacrifice-là le tourmentait encore plus. Il continua son chemin, agité d’angoisse, et arriva sous peu en vue de son appartement. L’adresse figurait aussi sur le porte-clés. Il s’assura que personne n’avait encore pénétré dans le logement, ramassa des petits cailloux et, à l’aide de son couteau, les enfonça dans la serrure pour la bloquer.
Puis, de plus en plus paniqué, il courut vers la gendarmerie et demanda, complètement affolé, à parler à un supérieur. « Je... Mon dieu... C’est horrible !... On l’a enlevé !... Il a disparu !... Je... » L’officier qui le reçut comprit, à sa mine épouvantée, qu’il se passait quelque chose de grave et voulut le rassurer : « Calmez-vous, monsieur, détendez-vous et expliquez-moi calmement ce qui se passe. Tenez, mettez-vous à l’aise, asseyez-vous ici, mais auparavant, débarrassez-vous de votre sac à dos. Dites-donc, il est bien votre sac, c’est le dernier cri, ça : anti-transpiration, ultraléger, ergonomique ; on a l’impression de ne rien porter du tout. Mais on n’est pas là pour parler de votre sac à dos, dites-moi ce qui vous arrive... »
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Patrick Gibon · il y a
de "l'absurde" style pataphysique et toujours du Devos mâtiné d'humour anglais, du marrant qui fait frissonner et pas que de froid, bel ouvrage! je découvre vos textes pour la première fois après votre passage discret sur le mien "jungle" et je ne suis pas déçu du voyage, bel ouvrage et vraiment dommage que vous ayez encore si peu de lecteurs vu votre talent, sans forfanterie, pas mon genre du tout!