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L’ancien lavoir est clos mais la fontaine précipite toujours sa colonne d’eau feutrée dans le bassin couleur d’étain. L’Elise Druant, la vieille ivrogne, comme chaque jour, fait voler le jet en éclats sous le choc du fer blanc puis elle rentre chez elle avec ses deux seaux d’eau. Elle va de travers, chavire, se retient entre ses deux charges, hurle des injures vers le ciel. Ces feignants de la mairie, quand est-ce qu’ils vont lui installer l’eau courante ? Quand est-ce qu’ils se décideront à la loger proprement ? Elle pousse sa révolte d’un bord à l’autre de la rue, sa vieille blouse noire toute trempée, son chignon ébouriffé. Est-ce que c’est bien humain de la laisser vivre au fond de son gourbi, sans eau ?
Ce qu’ils voudraient, les pourris de la mairie, c’est la déloger. « Elise, comprenez qu’on ne peut pas faire de pareils travaux pour mener l’eau spécialement pour vous au fond de votre ruelle. La commune n’est pas assez riche. Soyez raisonnable, Elise. Vous êtes une figure du village ; on va s’occuper de tout, prenez un petit appartement à l’espace Fanfan la Tulipe, vous aurez des aides et tout le confort. »
Une figure ? Est-ce qu’elle est assez bête pour ne pas comprendre l’ironie ? Elle qu’on a chargé du folklore du patelin, est-ce qu’elle amusera encore longtemps la galerie par ses coups de gueule mémorables ? Et puis des aides, elle n’en veut point, et elle ne réclame pas d’autre confort que de vivre dans la maison où elle a passé toute sa vie, la maison où son homme et elle ont vécu. Ce qu’elle demande, c’est seulement l’eau courante chez elle. Est-ce qu’il n’y a pas de honte à notre époque, de l’obliger à courir tous les jours à la fontaine. Et à son âge encore ! Et si elle liche tant, c’est pas un peu de leur faute à eux qui lui mettent pas l’eau sur l’évier... Quand y a pas d’eau, faut bien boire du vin !

Deux garçons passent à vélo. Ils slaloment de chaque côté de la vieille femme et la déséquilibrent :
— Alors, l’Elise, tu veux qu’on t’aide à porter tes seaux ? Sont pas très pleins...
Ils rient, bêtement, avec une cruauté inconsciente.
— Ce serait pas de refus, mon gamin ! Tu sais que tu seras récompensé... Dès que je toucherai ma paye...
Parce que l’Elise, elle est connue auprès des enfants du village pour sa générosité et le plus petit des services est chaque fois récompensé d’un billet disproportionné ; quant à ses ardoises chez les commerçants, elle met un point d’honneur à les effacer, dès le passage du facteur avec les sous de sa retraite : il ne sera pas dit que l’Elise, femme du Louis Druant aura vécu de la charité publique, ça non, elle a toujours réglé ses dettes ! Seulement le mois a trop de jours et le facteur ne passe pas assez souvent...
— Quoi ! Tu veux dire que t’as rien au fond de tes poches ?
— Pus un rond, mon pauv’ gamin, pus un rond...
— Alors, à la prochaine paye, l’Elise.
Les deux garçons s’échappent, en pédalant debout sur leur vélo. Ils se dandinent et zigzaguent sur la route comme s’ils étaient ivres, eux aussi.

Elise Druant, agenouillée entre ses deux seaux à demi vides à ce stade du parcours, laisse tomber sa tête jusqu’à la pierre du caniveau.
Tout en haut de la rue, Irène Betang, accablée par les revers de sa journée (et qui sait, peut-être de sa vie) met un moment à reconnaître la vieille femme. Elle se ressaisit, se hâte. Elle va la relever, elle l’accompagnera. Son pas s’accélère... Mais l’Elise est déjà debout et comme dégrisée, elle file tout droit, étonnamment vite pour ses soixante-dix-sept ans et lestée comme elle l’est.
— Mon pauvre homme, quel désastre ! Heureusement qu’t’es plus là pour me voir !
Et une dernière fois, elle crie, mais elle n’a plus l’accent dérisoire de l’ivrognesse, elle a trouvé au fond de son désespoir les échos héroïques et poignants de la tragédie :
« Sa-a-lau-auds ! »
A qui s’adresse-t-elle : au Louis, son homme qui a vidé son dernier verre sans l’attendre, à ceux de la mairie qui ne bougent pas le petit doigt, aux deux gamins qui viennent de disparaître en rigolant ou à l’Autre, là-haut, le grand absent dans son ciel vide ?

PRIX

Image de Eté 2016
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Michèle Harmand · il y a
Attachante, cette Elise :)
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Valéry Hardiquest · il y a
Rien qu'à la lecture de la première phrase, j'ai pensé que j'allais apprécier le voyage avec vos mots. Et en effet ! Description riche et assez envoutante, personnage de caractère, ton mêlant avec justesse humour, ironie, nostalgie et émotion, ... +1 pour ce récit qui aurait joliment sa place dans le distributeur d'histoires courtes.
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Mome de Meuse · il y a
Je suis très touchée par votre commentaire plein de sensibilité . Merci, Valéry et belle journée à vous.
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Maryline Monteil · il y a
Une Élise familière à qui vous avez su parfaitement donner vie. Bravo pour la justesse de ce portrait qui égratigne le Coeur des lecteurs. Mon vote.
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Mome de Meuse · il y a
Merci, Maryline, je suis très touchée de votre commentaire. J'adore le" cœur égratigné "
Belle soirée à vous

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Bruno Teyrac · il y a
Un portrait bien brossé. Il y a de l'émotion. On éprouve de la compassion pour le personnage. Un texte court efficace, très réussi. Mon vote.
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre commentaire, Bruno, j'en suis très touchée. Belle soirée à vous
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Nadine Gazonneau · il y a
personnage très attachant. Bravo +1
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passée, Tilee. Belle soirée à vous.
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Lulla Bell · il y a
Des personnages comme on n'en voit plus à présent, mais qui me restent familiers car j'ai vécu dans un petit village où l'eau potable a mis du temps à arriver dans les éviers, où on allait faire la lessive à la rivière et plus tard aux lavoirs... je me souviens de ma grand-mère... et nous, tous petits, nous l'aidions à porter ses seaux... je me souviens aussi du puits... c'est loin mais vous avez réveillé en moi des souvenirs nostalgiques mais pleins de tendresse. Un vrai plaisir de vous lire et mon vote ! Iriez-vous faire un tour sur ma page si vous avez le temps ? bonne continuation
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Mome de Meuse · il y a
Je suis très touchée par vos commentaires, Lulla Bell ( dont le nom me rappelle certains personnages du Clezio ) et c'est avec grand plaisir que je répondrai à votre invitation. Belle soirée à vous.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo, un portrait très réussi je trouve et une chute excellente! J'avais adoré, sans dévoiler, Depardieu dans Jean de Florette et qui sort sur le pas de sa porte un soir d'orage, attendant la pluie....une scène mémorable et qui m'a rappelé un peu votre scène finale.
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Mome de Meuse · il y a
Merci de votre commentaire. J'en suis très touchée. Belle soirée à voys
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Yves Le Gouelan · il y a
Un personnage pittoresque. Humilité, dignité. Une vie qui louvoie.
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre commentaire et belle journée à vous, Ancre.
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Guy Bellinger · il y a
C'est le côté haut en couleur de l'Elise qui apparaît d'abord (d'un pittoresque tempéré avec bonheur par la vertu votre plume affinée), avant que peu à peu ne se dégage le pathétique du personnage. En filigrane, on devine aussi le mental des villageois et le peu de respect qu'ils nourrissent pour la "figure" qu'elle représente et, en même temps, pour leurs propres racines. Comme dirait l'autre, il conviendrait de remettre l'Elise au milieu du village ! Trêve de plaisanterie, "Appel perdu" est une vraie nouvelle, de celles qui en peu de mots et avec une grande économie de moyens vous en disent bien plus que les quelques lignes dont elle est composée.
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Mome de Meuse · il y a
Merci, Guy, pour vos commentaires toujours si nuancés, ils me touchent infiniment. Je les découvre chaque fois avec grand plaisir et les apprécie beaucoup. Tiens, je vais me faire une petite dose de joyeuseté en piochant dans vos œuvres... Belle journée à vous.
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Sabrina Danes · il y a
Un portrait poignant
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passée me lire, Sabrina, et belle journée à vous.
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