Anorexie

il y a
2 min
238
lectures
1
Lou-Ann quitta rapidement la table, prétextant un mal de ventre.

C'était vrai, elle avait mal mais c'était tout autre chose que des bulles d'air.

Non, ce qui habitait dans dans son ventre, ça chuchotait à son oreille :

《 Tu es grosse, Lou-Ann. Tu es énorme, moche et nulle. 》

•°●○°•

Cette voix, elle avait débarqué sans prévenir il y a quelques semaines, quand tout s'était brisé. Clara, sa petite amie qu'elle avait rencontré virtuellement, avait été hospitalisée pour problèmes cardiaques. Elle était dans le coma, reliée a des centaines de fils que Lou-Ann avait envie d'arracher jusqu'au dernier quand elle venait lui rendre visite. Clara pouvait mourir, Lou-Ann le savait.

•°●○°•

Cette voix, elle avait été renforcée par ses parents, qui n'acceptaient pas qu'elle soit pan-sexuelle. C'était sa grand-mère qui l'accompagnait voir Clara.

Cette voix, elle la poussait à se faire vomir.

《Vomis. Vomis tout ce que Clara ne peut pas manger. Vomis ce que tes parents ne veulent pas t'offrir.》

•°●○°•

Alors Lou-Ann avait cessé de manger. Elle fourrait un doigt dans sa bouche après avoir englouti la moindre miette de pain.

Elle maigrissait à vue d'œil, Lou-Ann.

Mais elle s'en fichait. Parce que la voix lui chuchotait toujours :

《Continue. Continue comme ça, Lou-Ann. Bientôt tu rejoindras Clara. Tu seras enfin toi-même.》

C'était pour son bien. C'était pour son bien.

•°●○°•

Ses parents avaient fini par le remarquer.

"Tu ne manges pas, Lou-Ann ?"

Elle hochait la tête et se forçait à avaler un grain de riz.

《 Ne t'inquiète pas. Tu le vomiras plus tard. Et tu iras mieux.》

•°●○°•

Pourtant, elle voyait bien les gens qui se tournaient sur son passage, les doigts qui la pointaient.

"Anorexique", disaient-t-il. "Malade."

Il avait peut-être raison. Mais ce qu'elle avait était bien plus fort qu'une maladie. C'était comme une dépendance; elle savait bien que de cette voix dégageait de la noirceur, mais sans elle, elle se sentait perdue.

•°●○°•

Et au bout d'un moment, elle avait craqué. Dans la chambre d'hôpital de Clara, elle s'était déshabillée et s'était plantée devant le miroir en face du lit. Elle avait examiné soigneusement ses cernes noires et creusée, ses omoplates saillantes, ses chevilles aussi fines que des brindilles. A travers sa peau translucide, elle voyais presque son cœur battre et se briser.

"C'est ça mon vrai moi ?"

Clara aurait détesté ce qu'elle était devenue; une pâle ombre d'elle-même.

Elle s'était sentie sale, tout d'un coup, et toutes les douches qu'elle prenait n'y faisait rien. Et devant ce miroir, elle s'était gratté. Grattée jusqu'au sang, pour ce nettoyer de cette couche de mélancolie. Pourtant, elle se sentait toujours sale.

"Tu sais Clara ? Pour une fois, je suis contente que tu ne sois pas là pour voir le gâchis que j'ai fait de ma vie. Je guette une morte toute la journée. Et toi tu n'es plus là."

Et elle s'était évanouie sans bruit.

•°●○°•

Allongée sur le sol où elle n'avait pas le force de quitter, Lou-Ann se rendait enfin compte.

"Cette voix est nocive pour moi. Elle me détruit à petit feu."

Elle avait comprit la leçon. Et elle s'était relevée.

"Je reviendrai Clara", chuchota-t-elle. "Quand je serai guérie."

•°●○°•

Puis petit à petit, elle avait tout repris en main. Chaque jours elle se forçait à avaler des petits bouts de fruits, de légumes, puis de viande et de fruits secs.

"Aller, mange. Mange pour Clara."

Quand ses côtes avaient fini par ne plus sembler transpercer sa peau et l'écart entre son jean et son ventre avait diminué, elle était revenue voir Clara.

Dans le miroir, ses yeux étaient toujours cernés et sa mine éteinte, mais on voyait dans ses yeux une éclair d'espoir.

Elle se pencha au dessus de Clara et chuchota :

"Je t'aime."

•°●○°•

Et soudain, Clara ouvrit doucement les yeux et les machines se mirent à biper furieusement. Et d'une voix rauque abîmée par le fait qu'elle n'avait pas parlé depuis longtemps, la blonde murmura :

"Lou-Ann ?"
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
De la douleur à corps perdu ... ! Tout le mystère des comportements psychosomatiques.