Anno album

il y a
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J'adore qu'on me raconte des histoires et j'essaie d'en raconter aussi. Les mots sont une patrie, les mots sont un voyage, les mots sont mon armure. D'autres récits plus longs sont à découvri  [+]

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— Dino ! Ramène ta fraise ! Fissa  ! je glapis mais pas trop fort.
Il fait nuit. Déjà nuit. Trop nuit. Et si froid aussi. Je me gèle les paluches, j'ai le bout du nez aussi rouge que le cul d'un babouin. Et pendant que je m'évertue à relever mes pièges, à secouer les buissons qui s'agitent comme des grelots, Dino, mon dinosaure de chasse, s'est carapaté, évaporé dans ce bois sinistre. Rien. Chou blanc. Mes pièges sont vides. Le néant sidéral. Tout comme cette forêt domaniale dont la rectitude me fait frémir.
Augustina va me trucider. Il est hors de question que je m'en retourne bredouille. Nous sommes lundi ou mardi, je ne sais plus. La notion du temps est devenue tellement aléatoire. Mais ce que je sais, c'est que, si je ne lui livre pas les agendas braconnés, je signe mon arrêt de mort. Fi la trouille qui me vrille les tripes. Le pas traînant, la cheville molle, la bouche sèche, je m'enfonce dans la forêt de Mongival. Objectif : la clairière au -15° C.
Tout a commencé un vendredi 13 mars. Pour une raison mystérieuse, le Temps s'est dissocié de la vie des Hommes. Il s'est figé, puis s'est inversé. Nous nous sommes retrouvés tels des saumons, à remonter le courant du fleuve. Mais notre horloge biologique, elle, ne cessait de s'écouler. Inexorablement. Et plus d'un a sombré dans la folie quand les agendas, calendriers, planning, montres se sont enfuis. Comme ça. Une nuée de pages, de cadrans ont pris leur envol. Et le ciel s'est obscurci. Et les températures n'ont cessé de baisser, de dégringoler. On n'a jamais su pourquoi.
J'en ai ras la mèche. Sans Dino et son flair hors pair, j'avance au petit bonheur la chance. Mes doigts sont des briques et j'ai tellement faim que je suis prêt à les manger, ces doigts frigorifiés. Merde ! Une racine ! Je viens de me vautrer lamentablement.
Lorsque les agendas ont pris leur envol, nos mémoires se sont atrophiées. Plus de projets à noter, de perspectives à envisager, de réunions à planifier, d'horizons à créer, de rêves à imaginer, de spectacles à partager.
En mai de l'ancienne année qui était devenue la nouvelle, – je vous explique pas le bazar dans nos têtes –, j'ai remisé ma guitare dans mon placard à balai. Il faisait un froid de gueux, à quoi bon triturer les cordes de mon instrument au coin de la rue des Soupirs ? Pas un sous ni centimes ne tintaient dans mon escarcelle puisque plus personne ou si peu n'arpentait rues et venelles.
Un matin, comme j'avalai ma salade d'arantèles et de cafards, un homme avait toqué à ma porte puis l'avait ouverte. J'étais persuadé de l'avoir fermé à double tour mais l'intrus avait franchi mon seuil avec une facilité déconcertante. Avant que je n'émette le moindre son, il avait tamponné sur la paume de ma main gauche, le sceau d'Augustina et s'en était allé sans plus d'explications. Silencieux comme l'ombre.
Augustina, la matrone du clan des Épis de Blés me convoquait. Augustina, la femme aux deux cerveaux, aux trois estomacs, Augustina, l'étrangleuse à la mie de pain avait bien profité de tous les chamboulements pour asseoir un pouvoir incontesté. Une cour s'était vite formée autour de celle qui, à prix d'or, fournissait des souvenirs aux nouveaux désœuvrés, déboussolés, loqueteux que nous étions devenus. Comment se projeter alors que le Temps remontait vers une source mystérieuse. Elle avait consulté les Tablettes de Vision, elle avait vu que les agendas s'étaient réfugiés dans la zone la plus dense de la forêt de Mongival, qu'ils cherchaient à atteindre la clairière au -15° C. Le syndrome de l'année blanche menaçait. Anno album chuchotait les anciens. Si cela se produisait, fin de tout désir, de tout avenir, de tout espoir.
Voilà pourquoi, depuis ce vilain moi de mai, j'ai intégré la milice urbaine des braconniers. J'ai appris à chasser avec un dinosaure de poche. Et je suis devenu le meilleur des braconniers jusqu'à ce jour.
Je rampe, je renifle quelques traces de pages écornées entre les mandragores vénéneuses. Il fait de plus en plus froid. J'approche, je serre les dents. La clairière est si près. Un frisson me parcourt l'échine. A cause du toucher glacial d'une lame qui étreint mon cou.
— Un braconnier piégé, articule une voix métallique, voilà qui est cocasse. Avance !
Je me relève et la lame acérée glisse le long de mon dos. Pas la peine de le prendre sur ce ton. La témérité n'est pas la qualité qui me caractérise le mieux.
En fait, la clairière n'est pas si près. Nous avons dû zigzaguer entre les restes d'aiguilles de montres orphelines, enjamber les crânes de braconniers moins chanceux que moi et éviter les marais putrides.
Je n'en peux plus. Je m'effondre de manière si disgracieuse que cela en est presque comique. Et je grelotte si fort que c'est un miracle si mon squelette ne se désarticule pas. La clairière au -15° C, je marmonne stupéfait. Des centaines de colonnes d'agendas vierges se dressent formant des portiques à la fois pesant et aériens. Les minutes, les secondes libérées, sans entraves, virevoltent autour d'un trône de glace étincelant. Et sur ce trône, une masse gélatineuse, mi - agrégat d'yeux translucides, mi - ectoplasmes grisâtres, sourit, me fixe et m'aspire. Un tas d'os est recraché et vient former un sceptre nacré.
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Mod GUY · il y a
C'est vraiment original et superbement écrit.
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Eowyn Tflingueuse · il y a
Mille mercis.
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Pauline · il y a
Je vote pour ... évidemment -;)
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De margotin · il y a
Toutes mes voix à votre beau texte
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Cristo R · il y a
Du très beau fantastique peut être un peu touffu. Décidément le virus développe l'imagination des vivants et les vocations. Dire que le vaccin va arrêter tout cela !
Bravo mes voix
En lice aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sang-noel

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Jo Kummer · il y a
Mes voix pour (Anno album), à bientôt!
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Dranem · il y a
Un texte hors du temps qui mériterait beaucoup de lectures et une salve de voix ...
J'en profite pour vous inviter à lire la petite marchande de souvenirs en lice pour le GP :https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-petite-marchande-de-souvenirs
A bientôt sur nos pages respectives !

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PG · il y a
Régalissime, merci...
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Keith Simmonds · il y a
Une imagination foisonnante et beaucoup d' originalité pour cette histoire bien écrite et fascinante !
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Hellogoodbye · il y a
étonnant ! au sens 1er (comme le tonnerre), original et bien écrit +++++
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Arthur Rogala · il y a
J'adore ce texte ! Ça fourmille d'imagination, de détails, de fantaisie, un univers très riche (peut être trop riche, j'aime cette profusion, mais dans un texte court ça fait presque un peu saturé, trop d'ingrédients). J'aurais aimé avoir 5 voix, pour saluer l'originalité du récit, la créativité :)