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Andaman

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Jenny Guillaume

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Un rai de lumière, brisé par l’épaisseur de la jungle, éclabousse ses seins noirs. La grâce de B’eka me remplit d’admiration. Nous nous sommes donnés l’un à l’autre et je repose sur elle, contre sa poitrine, comme je reposais jadis sur celle de ma mère et celles de mes sœurs. Je me sens bien, heureux. Un nouvel enfant naîtra, le premier pour moi, et ma fierté rejaillira sur la communauté.

B’eka caresse la liane qui entoure ma tête. Elle y accroche les longues fleurs blanches qu'elle a cueillies ce matin. Sur la sienne, elle a tressé des brindilles qui s’épanouissent en petits bouquets de feuilles rondes. La grâce de B’eka et l’harmonie du monde autour ; sa main qui descend le long de mon dos ; la pointe de son sein et la pointe de ma flèche... Soudain, un bruissement dans les feuillages ! Aussitôt, je suis sur mes gardes. L’instinct du chasseur bande mes muscles. Mais ce n’est qu’un homme, mon frère, qui me cherche et qui sourit béatement en nous découvrant. Nous devons pêcher.

B’eka nous accompagne jusqu’à la plage de sable blanc. Nous longeons le lagon jusqu’à un renfoncement où le vert l’emporte à nouveau. La mer s’enfonce dans la mangrove et les poissons ont l’habitude de se réfugier là, à l’ombre des racines. B’eka aime bien nous regarder pêcher. Elle se moque de nos tentatives infructueuses. La pêche à l’arc est un exercice de patience et de précision, un défi auquel nous nous confrontons dès l’enfance sous le regard bienveillant de nos aînés. Nous finissons par la chasser car son rire ruine nos chances de piéger les poissons. B’eka ne nous en veut pas, elle nous souhaite bonne chance et part de son côté à la recherche de fruits pour nourrir la communauté.

Un autre rire nous interpelle. Une barque se balance dans le lagon. Ce sont des étrangers, leur peau est plus claire que la nôtre. Ils remontent à leur bord une tortue marine qu’ils ont harponnée. Ces hommes viennent d’autres îles. Ils ont des outils que nous ne possédons pas. Souvent, sur la plage, nous récupérons des bouts de leur monde, des objets abîmés qui flottent par milliers dans la mer, de drôles de récipients transparents, des fils de pêche. Des animaux marins s’échouent, étouffés par ces choses que la mer ne digère pas. Ainsi, ceux qui ne sont pas pêchés sont quand même tués.

Mon frère veut décocher ses flèches, leur montrer que nous sommes là, qu’il y a toujours des sentinelles. Mais je retiens son bras. Le mal est fait, la tortue est prise et nos flèches seraient perdues. Les étrangers sont déjà loin ; leur barque avance toute seule en grondant. Elle crache de la fumée.

Sur le chemin du retour, mon frère s’emporte. Il me dit que j’ai manqué de courage, que je ne suis qu’un petit enfant. Je ne réponds pas. Il hausse les épaules et comme il ouvre la voie à travers la jungle, au détour d’un arbre, il m’envoie une liane à la tête en riant. Je reste paralysé. Mais pas à cause de lui. À cause d’elle. M’ani est là, debout, immobile, les pieds joints sur une souche couverte de mousse. M’ani est là mais elle n’habite plus dans son corps. Son regard est vide et pourtant il me transperce. Mes yeux, vaincus, glissent sur les traces de terre qui courent le long de ses joues, le long de ses cuisses. M’ani est belle. Pas comme une fleur. Comme une liane. M’ani est une liane qui enserre le cœur. Mon frère m’appelle, loin devant.

Le soir à la veillée, les bébés insouciants jouent entre les jambes de leurs parents. Tout le monde parle. Les ombres des jeunes s’excitent sur les murs de nos huttes, les ombres des aînés grandissent avec les flammes. Tout le monde a peur des étrangers. Certains d’entre nous les ont vus, marcher la nuit avec des lumières qui ne sont pas du feu. Nous, nous savons que la nuit appartient à d’autres vies. Qu’il ne faut pas les déranger.

L’histoire de M’ani hante tous les esprits bien qu’elle ne puisse pas la raconter. M’ani ne sait plus parler. Il y a quelques années, elle a été enlevée par les étrangers. Elle n’était encore qu’une enfant et elle est morte. Je le sais au fond de moi, nous le savons tous, même si son corps est revenu. Nous l’avons entourée de notre amour, nous l’avons soignée mais elle n’est plus vraiment des nôtres. M’ani est comme un petit animal dont la mère ne reconnaît plus l’odeur parce qu’il a été touché par quelqu’un d’autre. Cela vient d’elle, cela vient de nous. Malgré elle, malgré nous. La situation a empiré lorsqu’elle est tombée malade, peu de temps après son retour. Une maladie que nous ne connaissions pas et qu’aucune plante n’a pu guérir. Nombre d’entre nous, trop fragiles, sont morts de cette maladie inconnue. Le corps de M’ani a résisté mais elle a choisi de nous quitter. Maintenant, elle vit dans une petite hutte, un peu à l’écart des nôtres. Elle apparaît parfois, tôt le matin, et nous l’observons alors, interdits, retracer sur ses cuisses avec une poignée de terre les trainées de sang qu’elle portait quand on l’a retrouvée.

Je me lève pour aller me soulager à l’écart des huttes. J’entends les aînés parler des premiers étrangers qui sont venus sur les barques cracheuses de fumée. Ils ont lancé des noix sur la plage, ils ont offert un cochon. Pourquoi ces cadeaux ? Nous ne mourons pas de faim. Nous avons tout ce qu’il nous faut. Les étrangers veulent quelque chose en échange. Ils veulent assister à nos danses, manger notre nourriture. Ils ne veulent pas seulement nous observer. Ils veulent voler notre vie et nous donner la leur. Les étrangers sont malheureux.

Perdu dans mes pensées, je ne l’entends pas. Je ne la vois pas se glisser derrière moi, ramasser mon arc. Avec la pointe d’une flèche, elle appuie sur ma nuque.

- M’ani... Murmuré-je en me retournant. Quelque chose passe dans ses yeux noirs, une lueur infime, à peine plus que le reflet de la lune.

Je lui fais cadeau de mes armes de bon cœur. Je réalise qu’elle était tout près de moi mais l’idée de tomber malade ne m’effleure pas. Je suis content. M’ani a fait un pas.

Le lendemain, face au bleu intense du lagon, je m’exerce à la lance pendant que B’eka et nos sœurs ramassent des coquillages sur la plage. Soudain, j’entends des bruits anormaux dans la mangrove. Je fais signe aux autres de regagner la forêt et j’avance prudemment entre les racines immergées. Sous le couvert des arbres, j’aperçois deux étrangers. Je me rapproche lentement quand un poisson saute hors de l’eau juste devant moi. Les deux hommes m’ont repéré. Leurs regards ont quelque chose qui fait mal, un langage que je ne connais pas. Cette fois, je ne serai pas un lâche. Ma lance jaillit dans leur direction. Je les manque de peu. Ils s’enfuient bruyamment, en trébuchant et en s’éclaboussant, abandonnant derrière eux des paniers chargés de crabes.

Je pars à leur poursuite, en récupérant ma lance au passage. Je vais vite les rattraper, je suis bien plus agile qu’eux dans la mangrove. Je cours, je bondis. Mais quand mes pieds foulent à nouveau le sable, il est trop tard. Les deux braconniers sont déjà morts, criblés de flèches. Je regarde autour de moi et je vois s’avancer M’ani, avec mon arc en bandoulière. Elle s’agenouille, couvre ses cuisses du sang des étrangers. Lorsqu’elle tourne son beau visage vers moi, je réalise combien la flamme a grandi dans ses yeux. Je ne la comprenais pas hier soir mais je la reconnais maintenant : la vie. M’ani revient. Elle est guérie.

M’ani revient et pourtant elle part. Elle s’enfonce dans la forêt. Je crois qu’elle va chasser, je crois qu’elle a faim. Le petit animal sauvage a retrouvé son chemin.

L’un des étrangers pousse un râle d’agonie. Je l’achève avec ma lance. Ils ne doivent pas revenir. Ils ne doivent plus s’approcher. Nous ne voulons pas de leur monde. Il est malade, il est souillé. Puissent-ils un jour nous oublier.

16 novembre 2018, île de North Sentinel, archipel des Andaman : un touriste américain, bravant l’interdiction de s’approcher à moins de cinq kilomètres de l’île, a été encerclé sur la plage et tué par les indigènes.

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Jenny Guillaume  Commentaire de l'auteur · il y a
En complément, vous pouvez regarder cette courte vidéo (merci Isa pou le lien) https://www.rts.ch/play/tv/nouvo-news/video/lhomme-qui-a-survecu-aux-sentinelles?id=10077321
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Rafiki · il y a
Merci pour cette vidéo en complément qui vient très bien illustrer votre nouvelle. Peut-être devriez-vous épingler votre commentaire pour qu'il reste visible :)
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Jenny Guillaume · il y a
Merci, j'avais oublié :) !
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Jarrié · il y a
Très bien écrit , un sujet brulant. Laissons M'Beka et les siens vivre en paix. Bonne fêtes Jenny..... J'ai repris la plume(incertaine) ce matin.
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Jenny Guillaume · il y a
Bonnes fêtes également ! Je suis contente que la plume vous ait retrouvé et chatouillé :) à bientôt !
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Artvic · il y a
Bonjour Jenny, je vous découvre aux travers les commentaires et de textes est tout simplement magnifique. Je sens que vous vous êtes documenté mais je dirais que vous êtes une passionnée !😉 Et je vous admire pour cet écrit ! Merci beaucoup Jenny.
J'arrive un peu tard mais je suis très content de vous découvrir et de vous lire. Amitiés

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Jenny Guillaume · il y a
Merci à vous :) à bientôt !
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A. du Riez · il y a
'Nous, nous savons que la nuit appartient à d’autres vies. Qu’il ne faut pas les déranger'. C'est le texte d'une auteur confirmée. Très, très bien écrit
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Jenny Guillaume · il y a
Merci, ça me fait très plaisir :)
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Serge Debono · il y a
Pardonne moi, j'arrive un peu tard pour ce beau voyage au coeur de l'océan indien. Rythmé comme un polar de la jungle, tu éveilles notre intérêt sur l'ingérence historique de certaines grandes puissances avec beaucoup d'adresse et d'humanisme. Ca me plait ! ;-) Remarquablement écrit et documenté. Chapeau Jenny !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci beaucoup Serge, oui je me lance dans le texte réaliste, t'as vu :))
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LecturesErotiques · il y a
Aaah les îles Andaman 😍
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Mathieu Jaegert · il y a
J'arrive un peu tard mais ce texte vaut le détour !
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Jenny Guillaume · il y a
Je le lis un peu tard mais ce commentaire vaut le détour :))
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Dimaria Gbénou · il y a
Jenny, le sujet évoqué est très actuel. Bravo . Au passage, je vous invite.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Dimaria :)
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Jacques Dejean · il y a
J'ai fait une très belle découverte, un peu tardivement, avec votre texte et la video qui l'accompagne. Merci infiniment.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci de votre passage Jacques !
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Bonjour Jenny
Je vous souhaite une bonne continuation

Si votre temps vous le permet je vous invite humblement à faire un tour pour soutenir mon œuvre et me laisser surtout vos critiques et conseils.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Jenny Guillaume · il y a
Bonjour Douma ! Merci d'être venue me lire à bientôt
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DOUMA ESPERANCE · il y a
A bientôt :)
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Tez · il y a
Belle plume ! encore bravo !
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