Andalou... Je suis

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Je suis né près de Séville, tout près, je suis un vrai Andalou. A côté de quelques champs de coton, la manade était tapie sous les figuiers, à côté d’une Sierra que nous avions baptisée « Sierra Sahara » tant elle était chaude et aride. Au sein de la fratrie, j’étais de loin le plus calme. Nous jouions ensemble au jeu «  si j’étais » et c’était moi qui avait le plus d’imagination.
La jeune fille d’à côté était passionnée par l’art sévillan de son beau pays et l’étudiait à l’université. Elle s’asseyait souvent près de la barrière et me lisait ses cours. Sa voix était claire et belle comme elle. Je n’ai jamais eu besoin de rentrer dans la cathédrale de Séville pour en connaître toutes ses richesses. « Elle a le 3ème rang mondial » me disait-elle, après St-Pierre de Rome et St-Pierre de Londres ! Elle est classée patrimoine de l’Unesco. Sa construction commence au 15ème siècle sur la base de l’ancienne mosquée dont on a conservé la cour des orangers (patio des ablutions) et la Giralda (le minaret). Je me voyais passer en revue le déferlement des chapelles, des portes, des tours, admirer les œuvres précieuses comme les peintures de Murillo, le Tombeau de Christophe Colomb, la grande sacristie et son retable unique, la salle capitulaire d’Herman Ruiz avec sa double coupole, le vestibule du chapitre... ».
La touffeur de l’air était à des années lumières, j’étais là, la tête emplie de tant de beautés. Elle savait que je ressentais tout cela ; elle me disait « tu es si intelligent ! ». Quelques fois, pour la divertir, je traçais quelques lignes sur la cendrée. Je lui montrais ainsi que je savais faire la différence entre le style gothique et le style almonhade et même le mélange des deux : le Mudéjar ! Elle était ravie et battait des mains. A l’époque elle était joyeuse et sa gaîté était communicative. Je caracolais quelques fois avec des arrêts brusques dans la terre sableuse qui volait autour de moi : c’était alors qu’elle prenait sa guitare et chantait un air de flamenco : elle m’expliquait que cet air si pur était nécessaire pour chasser les mauvaises idées de la tête. Le flamenco était précieux, il permettait aux gitans « d'exulter », c’était son terme, et moi, je voyais bien qu’elle avait le rythme dans la sang : car elle venait parfois aussi avec sa longue robe « gitana » et ses castagnettes. Dans ces moments-là, ses longs cheveux noirs étaient rassemblés en un gros chignon où se plantait un large peigne en écaille. Quel bonheur c’était ! Le tournoiement de sa robe de couleur flamme, les rayons du soleil s’accrochaient aux immenses créoles pendues à ses oreilles, le claquement sec de ses chaussures au rythme du chant lancinant (et lascif...) me faisaient penser à l’existence du paradis.
Ma vie c’était çà : grandir, prendre des forces, l’écouter me conter les merveilles de l’art andalou. Je l’ai déjà dit, j’étais calme. Aux provocations de mes frères, je répondais par le rire, la sieste. Je leur disais « il fait trop chaud pour se battre, savourez ces instants de bonheur ! » Comme j’étais grand et fort, ils n’osaient pas se moquer ouvertement de moi, mais leurs ricanements me parvenaient quand même. Je les plaignais : pourquoi tant d’agressivité ? Seraient-ils jaloux de mes connaissances et de mes amitiés ?
Et puis un jour la tristesse est venue s’abattre sur moi : Juanita ne me lisait plus rien, ne me disait plus rien, un désintérêt profond s’était installé dans son cœur.
Des bruits circulaient dans la manade : elle était amoureuse d’un « torero » et lui, tout à sa gloire, la délaissait. Je pensais dans un premier temps « ce n’est pas possible, elle est si fine, si intelligente, comment peut-elle se laisser prendre à un piège aussi vulgaire : un homme qui pour s’affirmer et parce qu’il ne peut faire autrement, s’habille d’un habit de lumière, perd sa liberté et adopte des dogmes secrets de la tauromachie. Pourquoi un homme digne de ce nom a t-il besoin d’être applaudi, admiré, jalousé ? Ce n’était pas un musicien talentueux qui régalerait les auditeurs de sons les plus mélodieux ! Ce n’était pas un sculpteur de génie qui mettrait toute sa force virile dans son Art ! Ce n’était pas un écrivain qui aurait conquis Juanita par ses poèmes ou peut-être sa manière d’illustrer son humour ! Non c’était un bellâtre, qui lui faisait du mal, et il m’appartenait à moi son meilleur ami de la venger. J’étais trop jeune pour comprendre les subtilités et les ravages de l’amour. Je devins irascible et solitaire : les hommes me faisaient horreur et il me le rendaient bien ! Un profond respect m’entourait jusqu’au jour où...
Sélectionné pour l’arène, je suis là dans mon petit enclos en planche, je sais que je vais me précipiter sur cet homme déguisé et enrubanné. Il ne sait peut-être pas que je ne distingue pas les couleurs et va me brandir sous le nez cette cape rouge, quelle dérision ! Je ne vais pas lui laisser le temps de parader ses banderilles mais je sais que son épée atteindra mon cœur.
Je me mis en pensée sur le « mihrab » et devant cette porte symbolique où s’élèvent les prières à Allah, je sus que j’allais mourir en emportant mes regrets de taureau qui n’était pas né pour être un taureau de combat.

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