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Anamorphose.

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K57

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Le dix huit novembre mille neuf cent quatre vingt trois, la police de Galashiels dans les Cheviots Hills fit la plus spectaculaire découverte macabre de toute l’histoire criminelle britannique.
Alertée par l’odeur qui émanait du conduit d’aération abouché entre le deuxième et le troisième étage d’un modeste immeuble du cœur de la ville, une voisine prévint les autorités qui pénétrèrent dans l’appartement de Murray Hopter, parvinrent jusqu’aux toilettes fermées de l’intérieur ( et reliées exclusivement par le conduit d’aération à l’extérieur du studio) qu’ils forcèrent :
Murray Hopter, assis sur ses toilettes, mort depuis cinq jours, les mains sur les genoux, découpé en tranches régulières de dix centimètres d’épaisseur puis reconstitué comme un puzzle tridimensionnel, engendrait malgré l’horreur de la situation quelque chose qui prêtait à sourire, car son meurtrier (dans sa hâte ? dans son trouble ? par facétie ? ) s’était trompé dans l’ordre de quelques tranches du torse, conférant à l’ensemble de la reconstitution un aspect d’anamorphose pathétique.

Murray Hopter, quarante cinq ans, vivait seul, avait très peu de relations (ce qui explique en partie la découverte tardive de son cadavre), vivotait de ses écrits (essentiellement des nouvelles policières) et réapparaissait de temps à autres sur la scène de l’édition, plus aigri, le foie plus chargé, qu’il ne l’avait jamais été.
Son amertume n’avait d’égale que la haine qu’il vouait aux écrivains en place, auteurs de best-sellers, qui en retour de cette inimitié se chargeaient de semer d’impedimenta les voies qui, si l’on s’en fût tenu à la qualité de son écriture, auraient pu le conduire à un certain succès.


Le dix novembre, Denzel Fox, un de ses amis d’enfance qu’il n’avait pas revu depuis une vingtaine d’années sonne à l’appartement de Murray. Les retrouvailles sont chaleureuses jusqu’au moment où Denzel sachant que Murray écrivait déjà au lycée des intrigues policières, croyant lui faire plaisir et ignorant tout de son évolution depuis ses années collège, lui offre le dernier thriller de Paxon Walsh l’écrivain le plus en vogue de sa génération, traduit dans toutes les langues, vendu à des millions d’exemplaires.

Murray rentre dans une rage folle, jette le livre par terre, le piétine, traite son héros (un sérial killer qui tronçonne ses victimes) dont il a entendu parler à la radio, de variées dénominations d’homosexuels refoulés et émasculés et multiplie à l’encontre de Paxon les injures de même acabit.
Après s’être excusé de son emportement, mais n’avoir rien retiré de ses propos, Murray quitte Denzel en bons termes.
Le douze novembre il ouvre à nouveau, lors d’une visite de son éditeur qui vient lui réclamer les feuillets du début tant attendu d’un roman, un réquisitoire émaillé d’insultes contre le héros et l’auteur du best-seller.
L’ouvrage coincé sous un pied de table censé la caler, entend la conversation.




Le treize Murray l’empoigne pour le glisser fermé, en dessous de revues tabloïdes dans les toilettes, avec la ferme intention d’arracher une par une ses pages, en guise de papier hygiénique. .



L’étude de la scène du crime est primordiale dans la compréhension d’un meurtre.
Surtout quand celui ci demeure inexpliqué.
L’inspecteur Donne chargé de l’affaire a pris bonne note que la présence d’un ouvrage de Paxon Walsh, même dans cette position humiliante, chez un écrivain qui avait la réputation de haïr les productions à succès et qui s’enorgueillissait de la qualité des ouvrages qui composaient les rayons de sa bibliothèque, est insolite. Comme tout dans cette enquête d’ailleurs !
Comme le fait qu’il soit tout à fait logique de constater que les tranches de l’ouvrage étaient entièrement rougies de sang, mais beaucoup moins de se rendre compte qu’à la page cent onze, à peu près au milieu de l’ouvrage, le sang remontait jusqu’au centre de la page.

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