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Amour gourmand, cookie charmant

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
J'aime les cookies. Et en plus de ça, je les cuisine à merveille ! Les ingrédients au gramme exact, le temps de cuisson permettant le parfait mélange entre le croquant extérieur et le fondant intérieur, ainsi que mon ajout secret leur donnant un goût délicieux ; rien ne m'échappe. Je peux même vous dire que la longueur d'un cookie normal est, en moyenne, de huit centimètres. C'est dingue, huit centimètres, non ? Eh bien, pour en revenir à ma situation, les lèvres de Gabriel sont actuellement à trois cookies des miennes, soit vingt-quatre centimètres. Vous vous demandez pourquoi je vous parle de cookies alors que ce garçon a les mains sur mes joues et s'approche doucement de moi à la manière d'une limace baveuse ? Je vous réponds alors que cela m'évite de penser aux centaines de choses plus loufoques les unes que les autres. Trois cookies. Je peux vous dire qu'il peut s'en passer des choses en trois cookies.

Premier cookie : ce garçon va m'embrasser. Youhou ! Sortez le champagne et les confettis, ça ne m'était pas arrivé depuis un bail. Ce garçon, que je connais à peine malgré les vingt-quatre centimètres qui nous séparent, va me demander, d'un ton viril et saccadé à la Clint Eastwood, que l'on se revoie un jour. Ne vous inquiétez pas pour cela, je sais très bien jouer ma pimbêche. Ben quoi ? Il est à mon goût ce cook... ce gars. Nous nous reverrions alors dans un parc s'il se la jouait romantique ou dans un musée s'il se la jouait Rome antique. Nous nous embrasserions encore et en corps, et l'amour pour ce garçon remplacerait l'amour que je porte aux cookies. Il m'emmènerait alors au cinéma pour me vanter sa culture, il m'accompagnerait en soirée pour me vanter tout court, puis il m'attirerait chez lui pour me vanter sa grande... famille. Et c'est tout ce que je demande, une histoire forte en émotions, avançant doucement et naturellement. Mais pour le moment, ce sont ses lèvres qui avancent doucement. Seize centimètres. Il ne reste que des miettes du premier cookie. Pauvre con. Je l'avais cuisiné avec passion.

Deuxième cookie : « Je t'aime », me dira-t-il. « Tu es toute ma vie. » Quel goujat. S'il pense m'avoir avec ses phrases tout droit sorties d'un navet à l'eau de rose, alors c'est réussi. « Je t'aime aussi. » De toute façon, nous serions un couple. Des heures, des semaines, des mois ensemble. Tout ça grâce à deux cookies de distance entre ses lèvres et les miennes. Et là ! C'est à ce moment précis, entre le onzième et le dixième centimètre, que nous emménagerions ensemble, dans une maison coûtant 73 000 boîtes de cookies. Ne cherchez plus la logique des calculs, vous êtes dans ma tête je vous rappelle. Dans la tête d'une femme de vingt-deux ans qui pense que de ce baiser va naître un petit Lucas, que nous aimerons de tout notre cœur et qui nous aimera de tout son petit cœur, son petit cœur qui doit approximativement mesurer la distance du cookie restant. Huit centimètres. Il ne reste que des miettes du deuxième cookie. Pauvre crétin. Je l'avais cuisiné avec amour.

Troisième cookie : vingt années de vie commune. Quatre changements de travail. Cinq déménagements. Huit voitures différentes. Et boum ! Deux cent trente-six dîners de famille. Quatre cent vingt-trois disputes. Cinq cent quatre-vingt-neuf courses au supermarché. Sept cent cinquante fous rires. Et bam ! Quatre mille cookies engloutis ! Je peux vous dire que les huit centimètres restants, ils sont sur mes hanches maintenant ! La question est de savoir : ils les valent ces huit centimètres ? C'est passé tellement vite, Lucas est à la faculté de médecine. Il mérite vraiment de réussir. En même temps, on a toujours été derrière lui pour l'encourager, peut-être trop des fois. Du coup, Gabriel et moi, on s'est perdus. Les centimètres sont devenus des mètres, puis des kilomètres. Moi qui le connaissais par cœur, même presque autant que la recette du cookie parfait, voilà qu'il devient peu à peu un parfait inconnu. Et j'ai mal au cœur, au point de pleurer toutes les larmes de mon corps, ces larmes pas plus grosses que des pépites de chocolat, et pas plus grandes que la distance restante entre ses lèvres et les miennes, soit un centimètre. Il n'y a plus de cookie. Je les aimais ces cookies, moi. Tu t'es régalé, j'espère, pauvre mec. Je les avais cuisinés avec nostalgie.

C'est à ce moment qu'il s'arrête. À 0,1 cookie de ma bouche. Il me regarde, de ses yeux couleur noisette, il me demande : « Y'a quelque chose qui te tracasse ? » Lui souriant, je lui réponds : « Rien du tout, je t'assure. » Alors nous avons avalé la dernière bouchée, ensemble. Et ce fut le meilleur cookie que j'aie jamais mangé.

Plus tard, au parc, j'ai appris que Gabriel n'aimait pas les cookies.
Il préfère mes lèvres.
Goujat.

PRIX

Image de Hiver 2017
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Cathy Grejacz · il y a
Ça donne envie de vite aller en cuisiner! Bravo
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Leméditant · il y a
Bravo pour cette originale "cookiesation" de nos existences humaines qui m' a bien divertie !
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Merlin28 · il y a
Personnellement, j'ai arrêté les cookies;)
Je vous invite à lire, voter et commenter "flegme grand ducal" et mes autres oeuvres si cela vous en dit.

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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Félicitation pour le prix ! Très bien écrit, quel goût ces cookies !
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Océane D. River · il y a
Je ne verrai plus jamais les cookies de la même façon xD Génial en tout cas ;)
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Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

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Mister Iceberg · il y a
Félicitation pour votre prix et ce beau moment de partage.
Si le temps vous le permet n'hésitez pas à découvrir ma "découverte anodine"
Bonne continuation

Au plaisir de vous lire

Benoit

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Virgiss · il y a
Les cookies n'auront jamais plus le même goût ! Et bravo pour votre... "médaille".
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