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Gerardp

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Amour.

Tous les ans, Klepetan, une cigogne blanche, parcourt 13.000 kilomètres, entre l’Afrique australe et la Croatie, pour retrouver sa compagne handicapée, Malena. Vue l´étendue du terrain de manœuvre de Moritz, la notion de kilomètre a peu de sens pour lui. Il va donc voir sur Google Mats où se situent ces régions. Sans se lancer dans des calculs compliqués, il se rend compte que cela représente plus de la moitié de la distance du pôle nord au pôle sud et cela suffit pour l´impressionner.
Après une première réaction émotionnelle d´admiration pour Klepetan et de compassion pour Malena, Moritz s´interroge sur le sens de ces aller–retour annuels.
S´il se laissait aller à son romantisme, comme lorsqu´il regarde quelques séries sentimentales à la télé, l´amour entre ces deux cigognes le bouleverserait, lui tirerait une larme. Il imaginerait Klepetan s´envolant d´Afrique avec pour seule pensée les retrouvailles croates. Son amour pour Mitsi lui semblerait subitement si mesquin, si routinier, si monocorde, qu´il s´en voudrait pour sa médiocrité.
Mais la profondeur de cet amour, qui ne s´exprime tout de même que six mois par an, n´est peut-être pas la seule explication.
Moins romantiques mais tout aussi admiratifs, les « animalistes » seraient renforcés dans leur vénération des animaux, voueraient un véritable culte à ce couple de cigognes. Ils diraient à qui veut l´entendre que si on imitait les animaux, le monde irait mieux. Que la conscience et la sensibilité animales ont été méprisées, qu´on devrait leur prêter plus d´attention, et qu´ils ont des comportements dont on devrait s´inspirer beaucoup plus souvent. Moritz a une conscience de soi assez affirmée mais n´est pas toujours fier de ses congénères et refuse de tomber dans l´autosatisfaction.
A juste titre, d´après les féministes. Pour elles, ce Klepetan est une exception. La plupart des cigognes mâles feraient leur business habituel. Quant aux hommes, ce ne serait pas mieux. Moritz a entendu une de nos voisines dire : « Si j´avais un accident loin de chez nous, je ne crois pas que Robert ferait un tel effort ; il utiliserait d´abord le téléphone – d´accord, les cigognes n´en ont pas - mais il ne se transformerait pas en Robert migrateur. ». En tant que mâle, il se sent injustement agressé par cette sévérité.
Et pourtant ses oreilles vibrent encore plus quand il entend les cyniques dire que ce Klepetan a bien raison de passer l´hiver en Afrique australe ; il ne va pas tout de même pas se réfrigérer en Croatie et en plus veiller sur la Malena avec son aile pendante. C´est plus agréable de se remplir la panse de maïs en se promenant au soleil du sud.
Ce jugement sévère est fortement nuancé par les relativistes, pleins de bon sens, qui rétorquent que de toute façon, la cigogne est un migrateur et, avec ou sans femme, c´est normal qu´il fasse ce voyage tous les ans. Quelque soit la conscience des oiseaux, la question ne se pose pas. L´hiver tu pars dans le sud, comme certains retraités fortunés...
La question qui reste en suspens est celle des sentiments de Malena et Klepetan au moment des adieux saisonniers. Assiste-t-on à un concert de claquement de becs langoureux, Klepetan effectue-t-il de majestueux cercles au-dessus du lieu d´adoption de Malena avant de s´orienter au sud ? Les admiratifs seraient impressionnés par cette capacité à supporter six mois d´angoisse pour l´un et les risques de ce voyage hasardeux pour l´autre.
Moritz a du mal à se faire une idée sur ce roman d´amour, mais finalement ce n´est pas très important, d´abord parce que les chats ne sont pas migrateurs, ensuite parce que les chattes ne se fixent pas sur un seul compagnon... sauf peut-être Mitsi.

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