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Ami virtuel

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AMI VIRTUEL

Quand j’ai reçu cet e-mail, sur le site « Amazone », j’étais aux anges. Il m’entretenait du livre que je venais de faire paraître et ses propos me remplissaient d’aise. Dès qu’il avait commencé à me lire, écrivait-il, il lui avait été impossible de quitter le bouquin jusqu’à la dernière ligne. Mon roman était « passionnant, l’écriture riche, l’intrigue surprenante et le dénouement inattendu. »
Je ne pouvais laisser un tel message sans réponse. Il me fallait absolument remercier ce lecteur si attentif et qui appréciait tant ma prose. Aussi je m’empressai, à mon tour, de lui expédier un e-mail... que j’allais certainement recevoir puisque j’étais l’auteur du premier message et que je me l’étais adressé.
Il m’a répondu et ainsi nous avons entrepris un échange de correspondance qui nous satisfaisait tous les deux : moi et moi.
Cela a duré quelques mois et une amitié sincère et solide s’est nouée entre moi et moi.
Je me demandais quel serait le thème de mon prochain roman et je me répondais. Je me donnais des idées et je les appréciais à leur juste valeur. Je me conseillais sur mes prochains objectifs, mes vacances d’été, sur la suite à donner à certaines de mes aventures féminines, et je m’écoutais religieusement. Nous devenions vraiment les meilleurs amis du monde, des inséparables.
Et puis les messages se sont espacés. J’avais d’autres sujets d’intérêt : je venais de faire la connaissance d’Angèle, c’était le coup de foudre, je l’aimais follement et, ce qui était bien plus appréciable, elle m’aimait passionnément.
Nous sortions beaucoup : réceptions, premières, petits dîners en tête à tête, nous envisagions des vacances communes sur une plage dorée, au soleil et, pourquoi pas, une croisière aux Caraïbes.
Il m’apprenait qu’il avait également rencontré l’amour, avec un grand A. Un sentiment fort, douloureux, qui ressemblait à s’y méprendre à de la passion. Il envisageait sérieusement de vivre avec elle. Je me permettais de lui conseiller : il est si rare de rencontrer l’âme grand-chose et il ne fallait pas surtout la laisser s’échapper.
Je lui décrivais mon Angèle...
Tiens ! La sienne aussi se prénommait Angèle.
La mienne était blonde, bien roulée, cheveux courts...
La sienne également.
J’étais saisi d’un doute : ne serait-ce pas la même femme que nous avions rencontrée, lui et moi ?
Que faisait Angèle lorsqu’elle n’était pas en ma compagnie ?
Etait-elle en SA compagnie ?
J’exigeai une explication franche et honnête, au nom de notre profonde amitié.
Il me la fournit sans dissimulation : il s’agissait bien de la même Angèle que nous aimions tous les deux.
Cruel dilemme ! Je lui conseillai fermement de s’effacer, de me la laisser. Je l’aimais plus que lui ne pouvait l’aimer et j’étais certain qu’Angèle ne pouvait pas éprouver pour lui des sentiments aussi forts que ceux qu’elle éprouvait pour moi.
Il n’était pas d’accord... je m’y attendais.
Parfait ! Que le meilleur l’emporte.
Dès lors il n’était plus question de poursuivre notre correspondance. Notre complicité devait prendre fin. Nous ne nous sommes plus adressé la parole par e-mails interposés.
Je savais qu’il continuait à poursuivre Angèle de ses assiduités. Il ne lâcherait pas prise j’en étais convaincu.
Alors je l’ai menacé. Nous en sommes venus aux insultes les plus grossières, les plus dégradantes. Jamais je n’aurais supposé qu’il pouvait se montrer aussi odieux.
J’allais lui « casser la figure », lui faire une « grosse tête », mais peut-être était-il aussi costaud que moi ? Et si je n’avais pas le dessus ? Apparemment il ne se dégonflait pas.
Cette situation devenait insoutenable. Nous ne nous supportions plus, cela allait de soi. Mais ma colère se répercutait dans mes rapports avec Angèle. Ma jalousie, d’après elle sans motif réel, l’exacerbait au plus haut point. Nous nous querellions de plus en plus souvent.
Je savais qu’il était parfaitement au courant et qu’il jubilait.
Il fallait que l’un de nous deux disparaisse. Nous étions un de trop sur cette terre. J’allais lui régler son compte, à ce salaud qui s’était immiscé dans ma vie et qui voulait me prendre mon bien le plus précieux, la seule chose qui comptait à présent pour moi : mon Angèle.
J’ai préparé une seringue, pleine de chlorure de Potassium. Je savais que cela ne laissait aucune trace dans l’organisme, et que le légiste qui examinerait son corps conclurait à un accident cardiaque.
Il n’allait pas m’échapper.
Après tout c’était bien moi qui écrivais ces intrigues si intelligentes, non ? Même lui en avait convenu, au début.
Je ne fermais plus l’grand-chose de la nuit. Impossible de dormir plus de deux heures, cela devenait infernal.
J’étais certain qu’il en allait de même pour lui.
Lequel de nous deux s’endormirait le premier ?
Je le surveille. Il s’assoupit, il n’en peut plus. C’est le moment où jamais.
Je m’approche de son bras gauche, qui repose détendu sur le lit. La veine est là, saillante, détachant son sinueux cours bleu dans le creux de son bras blanc.
L’aiguille n’est plus qu’à un centimètre de son but...
Adieu toi... je me pique.
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