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Alphonsius

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Isabelle Lambin

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Alphonsius se morfondait comme il s’était morfondu le jour d’avant et le jour d’avant avant. Oui, Alphonsius se morfondait depuis longtemps, un siècle ou peut-être deux, voire trois. Personne n’avait vécu suffisamment pour pouvoir répondre à cette question.

Assis sur un rocher au bord de l’eau, il observait son reflet d’un air maussade. « La vie n’est plus ce qu’elle était. » soupira-t-il. Tout en gémissant, il se gratta le front en clignant nerveusement d’un œil puis il prit une grande inspiration avant de se jeter dans l’étang. Il se laissa couler et se retrouva rapidement dans le fond vaseux de la mare. Le temps paraitrait-il plus court ici ? Alphonsius refit surface en soupirant. Non, assurément le temps ne s’égrenait pas plus vite au fond de l’étang. Il allait rejoindre son rocher lorsqu’il découvrit que celui-ci était occupé.
— Qui a osé !
— Qui a parlé ?
Alphonsius manqua s’étrangler. Il vira du vert au rouge puis au bleu, toussa une fois puis deux, hoqueta et reprit enfin une grande bouffée d’air avant de retrouver sa belle couleur vert pomme.
— Vous m’avez entendu parler ! cria-t-il, totalement médusé.
— Euh oui, qu’est-ce que cela a d’extraordinaire ? Mais où êtes-vous, je ne vous vois pas.
— Mais ce n’est pas possible ! Vous ne pouvez pas m’entendre, personne ne le peut !
— Qu’est-ce que vous racontez. Bien sûr que je vous entends.

Alphonsius se laissa une nouvelle fois couler au fond de la mare. « C’est pas possible, pas possible. » se répétait-il en boucle. Après cinq bonnes minutes, le malheureux rejoignit la surface et sortit de l’eau en sautillant. Puis d’un bond plus haut que les autres il atterrit sur les genoux de la jeune fille.
— Alors comme ça, tu comprends ce que je dis ? l’interrogea-t-il, le regard inquisiteur.
La jeune fille hurla en tapant des pieds.
— Une grenouille qui parle, j’ai des hallucinations !
Le batracien fit un roulé-boulé et finit sa course dans un fourré. Il en sortit en grommelant. De sa patte arrière, Alphonsius se frotta le dos puis plaqua ses pattes avant sur ses hanches. Sa peau s’était tachetée de zones brunes, signe de mauvaise humeur.
— Arrête de hurler, tu vas me rendre sourd ! Oui, je suis une grenouille et je parle, mais aucun être humain, jusqu’à présent, n’a été capable de me comprendre.
Puis comme pour lui-même, il ajouta :
— J’étais un être humain moi aussi, mais c’était il y a bien longtemps.
— Que t’est-il arrivé ?
— Oh c’est une longue histoire !
— J’aime les longues histoires. Raconte !
Alphonsius jeta un coup d’œil à la jeune fille.
— Pas envie, marmonna-t-il.
— Oh s’il te plait, raconte gentille petite grenouille.
La grenouille qui n’était pas aussi désagréable qu’elle voulait le laisser croire, soupira avant de reprendre place sur les genoux de la jeune fille. Elle tourna sur elle-même trois fois avant de s’installer confortablement, posa sa tête dans le creux de ses pattes puis se mit à parler.

« Il y a très longtemps, je n’étais pas une grenouille mais un jeune prince fougueux et téméraire. Je vivais au Pays des Contes et des Rêves, là où demeurent les elfes, les fées, les licornes, les sorcières et bien d’autres créatures fabuleuses. Depuis mon plus jeune âge, je n’avais qu’une idée en tête, parcourir le monde. À tout juste seize ans, c’est sur mon fidèle dragon, Flammèche, que je quittai le château de mes parents malgré leur désaccord et partis à l’aventure. Je traversai les mers de fleurs lumineuses, les déserts de feu et d’eau, gravis les terres flottantes et les sommets retournés, visitai le monde à l’envers et celui sens dessus dessous, dans lequel je faillis me perdre éternellement tellement le fouillis y était grand. Alors que je me reposais dans la contrée des mille délices, j’ai malencontreusement écrasé cinq des huit filles d’une famille de champignons. Le père fou de douleur se vengea. Il arracha une à une ses lamelles avant de me les envoyer au visage. J’ai été sot de ne pas prendre au sérieux son attaque. Sans m'inquiéter des lamelles de champignon voletant vers moi, je me suis penché afin de présenter mes excuses. C’est à ce moment-là qu’une lamelle entra dans ma bouche. Je l’ai avalée et j’ai perdu connaissance. Lorsque je me suis réveillé, je me trouvais dans un monde qui m’était inconnu et j’étais devenu une grenouille. Durant des années, j’ai essayé de retrouver mon pays, mais j’ai fini par y renoncer. Personne ne me comprenait et ne semblait connaitre le monde d’où je venais et avec le temps, tous les habitants de mon pays avaient dû oublier jusqu’à mon existence. Alors, à quoi bon poursuivre ma quête ?

Alphonsius s’était tu.
— C’est curieux, murmura la jeune fille.
— Quoi donc ?
— Ton récit me dit quelque chose.
— Vraiment ?
La jeune fille fronça les sourcils.
— Ça me revient ! Viens avec moi !
Cela dit, elle saisit l’animal et se mit à courir.
— Mais où m’emmènes-tu comme ça ?
— Chez moi.
— Chez toi ? Mais pour quelle raison ? Et puis, nous n’avons même pas été présentés.
— Je m’appelle Katrielle. Il faut absolument que je te montre quelque chose.

Dix minutes plus tard, Katrielle claqua la porte de sa chambre, posa Alphonsius sur son lit et fouilla sa bibliothèque. Rapidement, les livres jonchèrent le sol.
— Je l’ai ! s’écria-t-elle, triomphante.
Pendant tout ce temps, le prince tourna en rond sur le lit, s’emmêlant régulièrement les pattes dans la couette et chutant à chaque fois.
Katrielle se jeta sur le matelas, ce qui fit rebondir Alphonsius qui alla s’écraser la tête la première sur la fenêtre avant de glisser dans un long couinement. La jeune fille ne prêta aucune attention à l’incident trop absorbée par son livre.
— T’excuse pas surtout ! pesta le batracien.
— OK si tu veux, répondit Katrielle sans daigner relever la tête de son ouvrage. Ah voilà, écoute ça : « Le prince vivait dans un pays merveilleux où tous les rêves étaient réalisables, où l’extraordinaire était chose ordinaire, où les lutins, les sirènes, les magiciens se côtoyaient au quotidien. »
Katrielle suspendit sa lecture et tourna quelques pages.
— C’est là ! Écoute bien : « Alphonsius, fatigué de son voyage, était en train de se préparer une couche avec des fougères lorsqu’il entendit des cris derrière lui. Un champignon lui hurlait d’arrêter de bouger. À ses côtés sa femme et trois jeunes champignons pleuraient en tremblant. » La jeune fille regarda Alphonsius. Tu vois, ton histoire je l’avais déjà lue. Puis le nez à nouveau dans son livre elle poursuivit : « Le prince avala une des lamelles et s’évanouit. À son réveil, il était passé dans le monde réel, loin, très loin du Pays des Contes et des Rêves et le pire c’est que le prince était à présent une petite grenouille grosse comme le poing et aussi verte qu’une pomme. »
— Et en quoi tout cela va m’aider à rentrer chez moi et à redevenir celui que j’étais ?
Katrielle fixa le plafond. La réponse s’y trouvait-elle ? Alphonsius le scruta mais n’y vit rien.
— J’ai trouvé ! Regarde ma petite grenouille !
Katrielle tourna les pages de l’ouvrage.
— Des pages blanches et alors ?
— C’est pourtant simple. Il faut écrire la suite de ton histoire !
La jeune fille attrapa un crayon sur son bureau, tira la langue et se mit à écrire :

Après avoir longtemps erré dans le monde réel, Alphonsius rencontra une charmante jeune fille qui croyait encore en l’existence des contes de fées. C’est pour cette raison qu’elle était capable de le comprendre et de le ramener dans son pays. Après l’avoir transporté chez elle, Katrielle le prit dans ses mains, déposa un baiser sur sa tête et prononça une formule magique : « Abratada abritadi abroutoudou ! » La chambre se mit à tourner de plus en plus vite dans les yeux du batracien qui perdit connaissance. À son réveil, il était redevenu un humain et il chevauchait Flammèche. Celui-ci tournoyait au-dessus du château familial. Tout était resté comme avant, d’ailleurs, le prince aperçut ses parents lui faisant de grands signes afin qu’il les rejoigne pour le repas du soir.

Katrielle releva la tête. Alphonsius avait disparu. La jeune fille sourit.

PRIX

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Mabe01 · il y a
Superbe récit, j'aime beaucoup !
Si une histoire de mystères vous dit aussi je vous invite sur le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11
Hâte de vous lire de nouveau !

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Isabelle Lambin · il y a
Merci Mabe
Je suis passée :o)

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Comme cela tu n'oublieras pas de passer ISABELLE!
J'aime, faute de plus!

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Isabelle Lambin · il y a
Je suis déjà passée Mohamed
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Eva Dayer · il y a
Bonne chance, Isabelle !
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Isabelle Lambin · il y a
???
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Eva Dayer · il y a
Oh ! désolée ... je viens seulement de comprendre ces interrogations . N'ayant pas participé au concours, j'ai oublié l'échéance de la date... Je suis confuse.
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Gerard Hicés · il y a
Belle histoire. mes votes Isabelle.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Gérard :o)
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Fred Panassac · il y a
C’est si beau de libérer un Prince oublié et de renoncer à lui par amour ! Superbe histoire Isabelle, mes voix *****
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Fred :o)
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette jolie histoire bien écrite et fascinante, Isabelle ! Bonne chance !
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Keith :o)
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt sur ma page, Isabelle !
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Jenny Guillaume · il y a
Une histoire vitaminée ^^, l'écriture est parfaite !
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Jenny :o)
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Denis Delepierre · il y a
Un joli conte que je pourrais raconter à mes enfants, une belle modernisation de l'histoire de la princesse et de la grenouille. Votre style très fluide et la mauvaise humeur du batracien ont rendu cette lecture très agréable. Je vous invite à visiter Torul et à rencontrer les pêcheurs de nuages si le cœur vous en dit: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tranches-de-nuages
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Denis :o)
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François Duvernois · il y a
Une jolie petite histoire qu'on aimerait entendre avant de s'endormir. Très belle écriture.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci François :o)
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Lucyle Maurice · il y a
Jolie histoire qui m'a rappelé mon enfance et mon amour pour l'histoire sans fin ! Merci du partage !
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Lucyle :o)

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