Alors on danse!

il y a
4 min
87
lectures
28
Qualifié
Image de 2020
Image de Très très courts
Une jeune femme à la longue chevelure brune qui se déroulait sur ses épaules, sourire éclatant, rouge à lèvres framboise et fleurs en couronnes faisaient d’elle une reine comme dans les contes de fée. Ça tombait bien, ça se passait dans un château, c’était l’été.
Un souvenir d’un de ses tours de France qui célébrait l’amour et l’union d’un couple d’amis.
C’était ma photo de profil d’elle préférée.

Cette fille-là c’était la Queen de l’improvisation, qu’elle pratiquait sur les planches depuis des années, la Queen des enjailleuses quand on pratiquait la piste de danse. Une Queen B qui n’avait pas besoin de s’appeler Beyonce. La Queen des stories de blédard comme elle les appelle, ces petits bouts de vie cocasses trempés dans l’eau de fleur d’oranger. Toujours fière de les afficher ou de nous afficher avec ! Elle sait qu’on a toujours aimé rire de tout et rire de nous.
Ce rire qui s’extirpait comme un pop-up de sa gorge déployée, me transportait au dessus des nuages comme une Mary Poppins du turfu en beaucoup plus stylée!
Depuis que je la connais, je la sais toujours optimiste et enjouée. Une meuf déter qui n’a peur de rien. Une jolie femme en fleur qui ne montrait jamais quand son coeur se serrait.
Gratitude infinie au coin de ses yeux et de ses lèvres, c’est ce qu’on pouvait lire quand on la regardait.
Je ne m’imaginais pas la voir autrement. Dans les bons comme les mauvais moments, son énergie nous ramenait toujours sur le devant de la scène. Elle partageait sans radinerie la lumière de vie qui la portait.
C’était ma photo de profil d’elle préférée... jusqu’à ce quelques mois plus tard, après un long hiver, sans se voir, une nouvelle s’y soit substituée. Point de couleur cette fois. Une photo en noir et blanc, sobre et chic mais toujours le même brillant. Ses grands yeux noirs profonds nous absorbaient.
Sa bouche souriait à pleines dents mais quelque chose coinçait. Ni salade, ni tomate ni oignon! Il y avait dans ce sourire, une retenue, une inquiétude que je n'arrivais pas à décrire mais que je sentais.
Ses cheveux avait été coupés courts. Inattendu mais si glamour. Elle avait des allures de mannequins couture parisiens, j’aurais pu l’appeler Inès ou Agnès....mais elle s’appelait Asma et sa beauté était un curieux mélange du quartier latin et de la région du Dadès. La région des plus belles roses du monde, ce qu’elle était. Toujours sur le point d’éclore, encore et encore jusqu'au jour d’après.

Après cette photo il s’est passé du temps, un confinement et des mots échangés. Des encouragements, des blagues, des chansons pour tenir le coup. Tenir d’être enfermées. Ce que je ne savais pas c’est qu’elle était contrainte autrement.
Un peu avant l’ouverture de nos frontières sanitaires et mentales, elle me confia des mots qui appartenaient tous au même champ lexical. A cet instant, il n’était plus question de nos déboires d’amour et d’humour noir, mais de traitement, de maladie, et de cancer. Avant c’était moi la plus malade avec mes hospitalisations chroniques et aujourd’hui comme dans un mauvais concours, les rôles s’étaient inversés et la peur n’avait plus rien à voir. Pour autant, il était hors de question pour elle de broyer du noir! Elle me racontait presque paisiblement en montant parfois dans les aigus pour camoufler sa peine, comment elle avait lutté pour maintenir son diadème. De la première auscultation à la première mammographie, des premiers "je m’en fous" aux disputes avec les parents inquiets, des infirmières connes et robotisées à la perte de cheveux par poignées, des envies de chouquettes à celle de maternité.

J’aurais voulu sortir de l’écran pour la serrer dans mes bras et lui dire combien je la savais forte et simplement que j’étais là. Je me sentais sotte de ne pas avoir deviné, de ne pas avoir su. Elle l’avait si bien caché. Je n’ai rien vu. Je me sentais impuissante et si en ligne nous avions partagé tendresse, rire et dérision, j’avoue que lorsque j’ai fermé le fil de notre discussion, j’ai pleuré.
Cela faisait des mois qu’elle l’avait appris, mais pas si longtemps qu’elle l’avait assimilé. Ce genre d’annonces, ça met du temps à monter à la tête quand ça ne vous l’a fait pas exploser!

Il y a eu des moments de rage et de pleurs. De fatigue et de douleurs.
Des moments sans couleur et des passages au noir et blanc. Comme cette photo.

Quelques semaines après cette annonce, c’était de nouveau l’été.
Pas de tour de France, ni de mariages à fêter cette année. Juste la vie à célébrer, plus puissante que nos doutes et nos peurs. PCR négatif, gestes barrières assurés et sourcils tracés on fleek, on décide de se voir pour exorciser tout ça en soirée. Une soirée plus près du ciel, où l’on pouvait voir le soleil de Paris se coucher. Un moment de liberté, à l'air libre où l'horizon accueillait nos regards et nos souhaits.
Elle n’avait plus de cheveux, plus de poils ni de cils. Mais elle avait toujours sa bouille d’ange, la pêche et le pas affuté pour danser.
Mary avait certes du style mais Asma la surpassait! Déhanché après déhanché, c’est elle qui me ramenait à la vie. La bouche soulignée de rouge était de retour parmi ses signes intérieurs de bonheur. Je l’ai vu chauffer la piste toute la soirée, on a fait nos belles à distance soignée. Excitées mais pas imprudentes, on était bien plus fraiches et vitaminées que les cocktails de jus servis. Je l’ai vu splendide et pleine de vitalité. Elle savait que le jour d’après allait être rude. Qu’elle allait trinquer. Corps endolori, retour de fatigue, tout ça je connais aussi, mais ce qui comptait c’était maintenant et dorénavant elle ne vivrait qu’au présent.
Elle savait combien coutaient ces moments de vie et moi qu’elle s’en sortirait coute que coute.
Cette nuit là j’ai pris plein de photos d’elles hautes en couleurs, pomponnée ou en sueur! La seule chose qui a résisté ce soir là c’était notre maquillage waterproof , on en a rigolé. Ces photos étaient toutes belles, impossible de dire laquelle était ma préférée.

Ensuite des semaines se sont passées. Et cette fois, j’ai pas attendu la fin de la discussion pour pleurer.
J’ai reçu ce message fin aout qui me disait: « j’ai disparu quelques jours, j’avais besoin de me reposer. Mais je suis contente de te dire que je l’ai battu cet enfoiré. Maintenant, dis moi quand est ce qu’on se fait notre prochaine soirée? »
28

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,