Aller simple

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En un mot j'aime la vie ! Les mots doux, les mots chuchotés, les mots-valises ou les mots-clés. Et les partage  [+]

18 h 30, gare de Lyon Part-Dieu.

Lily est dans la salle des pas perdus. Elle observe, en caressant ses longs cheveux noirs, le flot ininterrompu de personnes qui vont et viennent avec un but précis. Simone, la voix de la SNCF la tire de ses pensées. Lily a souvent imaginé que cette voix si familière se mette tout à coup à dérailler, à faire des farces, à demander aux voyageurs de se cacher ou à donner de fausses destinations. Mais là, Simone est moins drôle.
— "Le train express régional n° 1 589 est annoncé avec une demi-heure de retard." Pas de chance, c’est celui de Lily. Elle se sent soudain très lasse. Une scène du matin lui revient en boomerang. Son fils Yannick qui lui lance dans la salle de bain, un sourire crispé au coin des lèvres :
— "C'est quoi ce vieux pull des années 80. Fais un effort pour assortir les couleurs ! On dirait ta mère."
Des mots coup poing ! Pas de parade. Lily encaisse avant de répliquer :
— "Tu t'es vu avec ton baggy. Tu es aussi ridicule que les mecs de mon époque avec leurs sous-pulls en nylon."
Ne jamais attaquer sur le physique, elle a pourtant lu Dolto ! Elle regrette aussitôt. Trop tard, Yannick a déjà claqué la porte.
Elle n'aime pas se disputer avec son fils, mais c'est de plus en plus fréquent. Elle est fragile en ce moment et lui a des mots cassants d'adolescent.
Elle se presse pour rejoindre son travail. Dans le train, elle envoie un SMS à Yannick. Sans rancune ? À ce soir. Je t'embrasse.
Au bureau, les collègues s’étonnent :
— "C'est quoi ce pull."
— "RRRrrrr!!!"
Ils ne peuvent pas comprendre. C'est le dernier cadeau de sa mère Émilie. Lily l'a enterrée le mois dernier. En repensant au goût prononcé de sa mère pour le flower power, Lily sourit. Elle y tient à ce pull, comme un grigri chiné, un doudou laineux.

18 h 45, le train n'est toujours pas là.

Lily se souvient aussi de ce baiser, le dernier, et le contact avec le front glacé de sa mère. La sensation d'être maintenant, en première ligne. Depuis un mois, elle se laisse happer par le roulement de la vie. Pourtant, il lui arrive parfois de vouloir faire un petit pas de côté, se mettre entre parenthèses, prendre le train suivant.
Une musique la tire de ses pensées. Un homme s'est mis à jouer sur le piano de la gare, délicatement. La musique emplit peu à peu l’espace et lui fait du bien. Lily repense à ses plaisirs enfantins, les vacances en Méditerranée, la mer qui vient emporter ses châteaux de sable. Le regard de sa mère posé sur elle.

18 h 55, en raison d'un incident sur la voie, le train express régional est arrêté en gare de Bourgoin-Jallieu. Les voyageurs sont invités à prendre les bus mis à leur disposition.

— "C'est pas vrai !" Elle n’est plus du tout drôle Simone.
Lily est à bout. Elle a juste envie de rentrer chez elle.
Lui revient alors précisément un événement de la veille. Elle n'y avait d'abord pas prêté attention ou n’avait pas voulu comprendre. Et puis l'évidence, la clarté des phares dans sa conscience. Le cheveu blond aperçu sur la veste de son mari Robert. Une poussière venue gripper la belle mécanique de son quotidien.
Le musicien a cessé de jouer. Elle s'approche du guichet et dit d'une voix qu'elle ne se connaissait pas.
— "Un aller simple pour Marseille, s'il vous plaît."
Juste voir la mer ! se dit-elle.

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