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Alice au Pays des Merveilles

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Je suis surexcité. J’emprunte pour la première fois le nouveau tronçon Auber-Nation.
Inauguré hier par mon président de la République Française. En ce jour de Décembre 1977, le 8 exactement, il est déjà chauve. Comme moi. Mais moi, j’ai mis un bonnet.
Le métro régional est rebaptisé RER A. Drôle de nom. Facile à retenir en tous cas. Plus facile que Réseau Express Régional. Tant mieux.
Je descends la volée de marches et atteins rapidement le quai. J’ai la sensation d’être avalé par le sol. Comme Alice au Pays des Merveilles. De rapetisser dans les entrailles de Paris.
Je suis aspiré par la foule, normal, je ne suis pas tout à fait seul. Autour de moi, des voyageurs curieux, pressés, souvent silencieux. Il fait chaud tout à coup. Finalement, pas besoin de mon bonnet. Je le fourre dans ma poche. Je comprends Valéry.
Je marche en suivant le mouvement de la foule. Je disparais au milieu d’une frénésie de pas rapides ou mous. La bonne nouvelle, ils vont tous dans le même sens. Et dans le mien.
Pendant que je regarde où je marche, je dénombre des traces de chewing-gums sur le sol gris cobalt. On dirait une constellation de tâches qui forment une voute d’étoiles terrestres.
En relevant ma tête déplumée, j’aperçois les panneaux de direction. Me concernant, j’opte pour Nation. Pourquoi pas ? Je connais déjà le tronçon Auber-Saint-Germain-en-Laye, celui qui dessert Charles-de-Gaulle et La Défense. Je connais ce trajet car je l’emprunte chaque weekend pour retrouver mes parents. Bien pratique depuis cinq ans. Je reviens en général avec mes affaires sales. Un gros sac. Un plus petit dans le dos qui contient mon ticket, mon porte-monnaie et un livre. J’attends avec impatience la création d’une carte. Il paraît que c’est la RATP qui gère, il faudra que je leur écrive.
Revenons au quai. Là, il fait vraiment chaud car plus j’attends, plus le monde se resserre autour de moi. J’en profite, je regarde les visages, les tenues, les silhouettes, les allures...Oups, pardonnez-moi Madame, oui on est un peu serré, je fais attention...
Je respire mal, je sens dans mes tripes la palpitation de cette vie caverneuse. Et l’odeur si particulière, propre aux stations de métro, régional ou pas. Un peu de vent frais mélangé aux multiples effluves des voyageurs. Plus forte, l’odeur de terre, de fer, d’humidité, de poussière, de ce Paris souterrain, un peu âpre mais qui moi me rassure. Rien qu’en fermant les yeux je pourrais deviner où je me trouve...
Mais ce n’est pas le moment. Au loin, on entend déjà le bruit du mé... du RER A qui s’approche. Les gens aussi s’approchent du quai. Une bande rugueuse au sol en démarque les bords. Devant, enfoncés, cloués, incrustés dans le sol, des gros rails noirs, bruts, huilés posés sur des traverses. Je m‘évade dans mes pensées, j’imagine la découverte du Far West au début de la voie ferrée !
Des vibrations m’interrompent dans mes pensées et remontent par mes semelles bien ancrées dans le réel. Je sens le monstre qui vient. Un bruit se fait plus intense. Pas celui des passagers, qui au contraire se taisent et attendent impassiblement. Celui des freins qui frottent sur les rails, qui crissent. Un gémissement sourd. Le nez du RER qui surgit du tunnel, sombre. Deux phares qui aveuglent, éblouissants. L’express qui se fige, effrayant.
Et là, après ces secondes de ralenti, la vie reprend subitement le dessus.
Les portes s’ouvrent dans un glissement pneumatique. Les gens se ruent, s’empoignent, se dévisagent puis scrutent le wagon. Certains se dépêchent de s’asseoir, d’autres s’isolent au fond contre les portes vitrées, d’autres encore tâtent en hauteur les poignées pendues aux barres de maintien.
J’investis le compartiment à ma façon, j’enjambe les deux marches métalliques, m’aide de la barre rouge pour soulever mon corps alourdi par ma fainéantise de trentenaire, je cherche des yeux un petit coin où me tenir debout. Je ne m’assois pas, il y a trop de monde pour imaginer l’éventualité d’ouvrir un livre. Livre que je n’ai pas, je suis venu les mains dans les poches. Aujourd’hui, c’est gratuit. Ca se fête une inauguration ! Ca se tente une nouvelle expérience ! Comme ça, sans réfléchir, la joie d’une nouvelle découverte.
Une sonnerie dense et profonde avertit déjà de la fermeture des portes. Je sens que certains pressent encore le pas, rentrent le ventre, poussent leur sac et leurs voisins... exaspérés.
Moi je suis bien. J’ai une vue imprenable sur le quai, derrière les grandes vitres. J’y vois d’ailleurs mon reflet de chauve sans bonnet. Le convoi se met en branle, et mes yeux brillants se mélangent aux lumières de la station qu’on quitte.
J’aime le roulis régulier, la courbe du virage, la vitesse crescendo de ce RER A. Il m’emmène de nouveau dans mes songes, mon esprit s’envole au rythme des gares égrenées. Châtelet-les-Halles, Gare de Lyon... Chaque fois c’est le même rituel. Les passagers se redressent, se bousculent, s’avancent, se marchent dessus et descendent enfin. Puis ce sont ceux à quai qui s’accrochent, s’entraident, se soutiennent, et montent avec soulagement dans le compartiment. J’apprécie ce va-et-vient frénétique qui me laisse étudier tout à mon aise les comportements de mes concitoyens.
Le convoi repart, accélère, freine, un peu brusquement. Je me retiens de tomber. Nation. Beau nom pour une station. Je descends enfin, reviens à quai. Les pieds sur terre. Je pense à cette inauguration, à mon président qui n’a pas eu froid à la tête. Ni moi. Une nouvelle expérience sans but, juste pour le plaisir. A refaire.
Et je n’imagine pas que je serais encore là dans quarante ans.
Et je ne me doute pas qu’il y aura un jour 5 lignes de RER. Et 587 kilomètres de voies ferrées dont 76 kilomètres souterrains (ceux que je préfère). Et que je serais toujours un des 2,7 millions de voyageurs qui empruntent quotidiennement ce monstre qui me rappelle, foi d’Alice aux Pays des Merveilles, que je suis encore en retard pour le déjeuner chez mes parents !

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Randolph · il y a
Avec vous, je passe de l'Isère à Paris...avec un égal plaisir de lecture ! Merci...
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Anne Marie Menras · il y a
Comment rendre attrayant un voyage en métro ? Lire Alice au pays des merveilles, de Diane Sakakini-Châtillon.
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Keith Simmonds · il y a
Je découvre cette œuvre bien écrite et originale à temps, Diane ! Mon vote ! Une invitation à découvrir mon “Gros père Noël” et “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui sont en FINALE pour le Grand Prix Hiver 2018 et la Matinale en Cavale respectivement. Merci d’avance de les soutenir si vous les aimez !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gros-pere-noel
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Aquarelle · il y a
Une idée originale ! Ca change des "voyages dans le futur" !
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci beaucoup Aquarelle, quel plaisir d'être originale!
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AVOT · il y a
Rétropédalage temporel, j'adore !
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci Avot, pas sélectionnée mais heureuse d'être lue!
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Elena Hristova · il y a
j'ai adoré, mes 5 votes avec plaisir
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci Elena et bravo pour ta qualification!
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Bernadette de Blic · il y a
On s y croirait,atmosphère bien rendue..
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci Bernadette!
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Marie-Odile Boissenot-Ribouton · il y a
Bravo Diane pour l'originalité ! Continue !
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci pour tes encouragements :))
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Hepburn · il y a
Bravo pour ce petit trajet dans le temps ! Une amie de l’atelier...
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci ! J'espère aussi lire ta prose RATP!
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Partner · il y a
C'est bien agréable de trainer avec vous dans le RER mais évidemment à trop trainer on arrive en retard, bah ! Papa et maman attendront encore une fois. Ce que j'aime dans votre train, c'est ce petit lapin blanc qui ne doit pas laisser sa main sur les portes pour ne pas se faire pincer et ce petit ticket qui rentre dans la machine à composter et en ressort comme de son terrier.
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Merci Partner pour rebondir sur mon chauve un peu looser mais qui se fond si bien dans les méandres parisiens...
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Partner · il y a
Je ne sais pas pourquoi je préférais voir Alice qu'un enfant chauve
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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
moi non plus...!
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