Alchimie solaire

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019
7 heures. Le soleil, comme un gros nourrisson, intrépide et nu, est passé par-dessus bord. Il tombe dans ma rue. Il roule dans les ombres bleues, les déchire. Il efface la nuit des toits. Il dessine à la craie jaune leur ligne brisée, le long des façades obscures. Debout sur ses grosses jambes rondes de bambin vigoureux, il traverse le village et je le suis.

8 heures. Il oscille sur la route déserte et encore enténébrée qui coupe la forêt. Il secoue sa tête rieuse hérissée de soie dorée. Il chamboule, roule d'une herbe à une feuille. Il tète avidement les fleurs des talus. Glouton, affamé, il gobe tout. Les odeurs coulent dans son cou. Il saisit les fleurs à pleines mains, avale tout rond. Il sent la menthe et la fougère, la terre humide et l'angélique.

9 heures. Il grandit à vue d'œil. De son tablier d'enfant géant, il lâche des milliers de perles qui roulent sous ses pas, puis il lance des billes, des balles, des ballons qui éclatent autour de lui, faisant des trous de lumière dans la laque noire des chemins. Il saute à pieds joints dans les flaques de nuit qu'il assèche et fait gicler des éclaboussures dorées.

10 heures. Il donne d'allègres chiquenaudes dans des copeaux d'ébène oubliés. Il a presque fait place nette. Sur la route, il chasse les ombres qui tombent des arbres comme de grands papillons aux ocelles de jais. Il lève, dans des rires, les bêtes obscures tapies dans le creux des fossés. Il chausse ses bottes de contes de fées et engloutit l'espace, je ne peux plus le suivre… Il va trop vite.

11 heures. Il change de jeu. Balance ses bottes, revêt son armure de chevalier. Son bouclier étincelle. Il rabat son heaume sur ses yeux joueurs, galope sans cheval, ferraille contre les derniers ennemis, brandit sa lance. Sa cotte de maille éblouit. Il chauffe à blanc la campagne, il rançonne les villages, aux maisons les rosiers se pâment. Il a dompté le vent, aplati le paysage, muselé le bruit.

Il est midi.

Il abandonne son armure de pacotille, court pieds nus dans les ocres embrasés des chaumes, prend son appel et d'un seul élan rejoint le zénith.

Hors d'atteinte.

Il jubile et s'étale, blanchit le ciel, convoque la fanfare brasillante de l'espace. Il fait flamboyer les cuivres, rutiler les grosses caisses ; embrase les cymbales… Ça cogne et ça luit. Ça flambe et ça rugit. C'est une forge à présent. Éclats métalliques, plomb fondu, gros rouleaux de cuivre, plaques de zinc. Il balance tout, jovial et radieux. Il vide ses placards et ses penderies : bobineaux d'or, brocart, velours safrané, draperies moirées. Puis s'apaise. Puis se tait. Se roule et s'endort, le front contre le temps immobilisé.

15 heures. Faille dans la fournaise. Temps arrêté. Le village respire à peine. C'est le moment que je choisis pour sortir. En silence, je me hisse sur ma bicyclette jaune. J'appuie lentement sur les pédales, perchée sur ma selle, je remonte ma rue, à peine un trille d'hirondelle pour m'accompagner. Les coulées solaires me happent et m'enveloppent, je pédale, je sors du temps.

Dans cette incandescence arrêtée, quelque chose me poigne et m'emporte. Comme un chant qui dilate le cœur. C'est l'hymne des étés d'autrefois…

Car voici que la mémoire solaire me redonne les saisons enfouies. Toutes mes heures fulgurantes rendues dans leurs palpitations vivantes, dans leur toute puissance charnelle. Comme si mon corps avait stocké ces souvenirs dans des cellules sensibles à l'extrême chaleur.  

Par une alchimie mystérieuse, je retrouve, intacts, tous mes étés. Ceux de l'enfance, des bulles de savon et du marchand de glaces ; des grands charrois de paille et des cordes à sauter… Ceux de la prime jeunesse, des feux de camp et des doigts qui se frôlent ; des sources fraîches et des cœurs battants…

Cette chaleur de fournaise m'arrache à l'usure, à la finitude. Je n'ai plus d'âge, plus de pesanteur. Vivante et jeune ; à jamais.

Le temps de cette fanfare solaire, j'ai touché, du bord des cils, l'éternité.

C'était le deuxième jour du mois d'août.    
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Camille Berry · il y a
Quel texte flamboyant ! Le parallèle est très beau et surtout cette fin qui sublime le texte touche infiniment. L'écriture est très belle aussi, poétique et colorée comme délivrée par un peintre- poète.
Je suis enchantée de cette lecture "Tout est beau chez elle, y'a rien à jeter..." Un grand j'aime!

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Mome de Meuse · il y a
Je découvre votre si délicat commentaire, Camille, et j'en suis très touchée. C'est un texte "ancien" mais qui me tient particulièrement à cœur. Votre visite l'a sorti un instant de l'oubli. Mille mercis à vous et à bientôt au gré des mots.
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Camille Berry · il y a
À bientôt Mome pour des plaisirs de lecture. C'est tellement vivifiant et nécessaire...

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