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Psychologue et expert-judiciaire, j'apprécie de venir me ressourcer auprès de ces textes, souvent pleins d'émotions et de talent. J'essaie de m'affirmer en tant que romancière, mais ce n'est pas  [+]

David déambule dans le couloir.
Il agite les mains devant son visage, comme pour faire écran entre lui et le reste du monde. Comment savoir ? Il ne parle jamais. Parfois il regarde avec étonnement puis il repart. Je lui tends la main. Il ne la prend pas. Je caresse ses cheveux noirs bouclés. Il ne bouge pas. Cet univers de silence me fascine. Face à David qui ne me voit pas ou penchée à la fenêtre de mon bureau ; Je m'interroge. Je pense que mes mots font semblant de dire. Je pense qu'ils font écran aux images que j'ai dans la tête. Comment communiquer des images ? En ai-je envie ?
A l'institut les mésanges où je travaille, je viens rencontrer ce jeune homme étrange, emmuré à jamais dans son manque. Il est mon miroir. Il est mon double.
Le soleil glisse sur David, donnant de l'éclat à son regard vert. Je choisis ce moment pour prendre l'escalier qui conduit à mon bureau. Et je m'installe à la fenêtre où comme David je quitte le réel.
Paul, de son pas balancier, traverse le couloir. Il lève la tête vers ma fenêtre, scrutant mon visage d'un air soupçonneux. On dit que Paul est paranoïaque et qu'en crise il peut être dangereux. On dit qu'il peut frapper. Je vois Karl traverser l'espace de David. Il ne lui a pas parlé. Ni un bonjour, ni un regard. Je suis vexée, choquée, à la place du jeune homme qui s'en fout. Comment ne pas le voir ? Moi je ne vois que lui... Je lui parle. Je le touche. Je lui offre mon humeur du moment. J'entre avec lui dans son espace blanc. Curieusement c'est grâce à cette invisibilité que je me sens vivante. Le printemps a éclairé le parc des mésanges. Il est magnifique. Je vois des hommes et des femmes courir parfois vers la petite forêt ou s'installer autour des tables en bois pour un pique-nique improvisé. Je les vois aussi s'allonger sur le gazon qui borde la petite piscine. Je les vois parfois saccager les roses qui forment des guirlandes autour de la grille qui ne s'ouvre pas sans code. Ce n'est ni une prison, ni un château, ni un lieu de soin. Ces hommes et ces femmes vont et viennent, enfermés par leur silence ou leur refus. Comment les nommer ? Moi je les appelle les courants d'air. Pas de mots. Pas de rencontres. Ceux qui écoutent et regardent de leur bureau confortable, prenant des notes que personne ne lit ; ceux-là dont je fais partie, je les appelle les agités. Je ne prends pas de notes sur David mais je devrais. Je suis payée pour ça. Tant pis, il y a ce creux au milieu de mon ventre qui me met à l'abri de tout. C'est bien commode le désespoir !
La fenêtre s'efface et je revois le sang. Le sang qui coulait à flot entre mes jambes. J'avais mal. Je voulais mourir avec lui, lui que l'on arrachait de mon ventre où il était bien. Petite vie qui s'agitait tandis que je pleurais de sa perte à venir. Le médecin faisait son travail sans rien dire. Mes seins étaient gonflés pour celui qui ne serait jamais. Je n'étais pas morte. J'étais partie dans un ailleurs tapissé de regrets.
Karl frappe à ma porte pour m'offrir un café. Je ne peux pas lui en vouloir de son indifférence à l'égard de David. Sa bonne santé évidente lui interdit l'accès à ce genre de souffrance. Depuis deux mois que je suis là, je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce que Karl fait là. Je ne comprends pas sa sympathie à mon égard. A chaque fois qu'il vient me voir, il me demande si je m'habitue. A quoi suis-je censée m'habituer ? Au va-et-vient dans les couloirs entrecoupés de rires et de cris ? Au vomi de David qui mange toujours trop ? Je dis à Karl que son café est délicieux. Je n'aime pas le café mais quelle importance ! La nausée qu'il provoque en moi est une sensation que j'accepte. J'en ai maintenant si peu. Avant de partir Karl lance :
La directrice veut te voir ! Je lui dis que je suis d'accord mais je n'y vais pas.
D'une salle à une autre je promène mon ennui. Tout est trop beau et trop propre. Ce nom de courants d'air m'est venu parce qu'on dirait qu'ils ne touchent jamais ces lieux faits pourtant pour eux. Ils ne sont ni propres ni attentionnés. Il faut vraiment les empêcher de vivre pour arriver à cette brillance écœurante. A l'hôpital aussi ma chambre était très belle et très propre. J'avais une tapisserie bleue et une télécommande.

Allongée sur mon lit d'hôpital je regarde le film : Arizona-dream. A ma droite une grande fenêtre. Dehors c'est une belle journée. Sur le toit du voisin de ma chambre, j'aperçois un oiseau noir. Il ne bouge pas. Il regarde. Je ne regarde plus Arizona-dream, j'entends ma douleur. Mon ventre se contracte de plus en plus souvent. Je ne crie pas. Jusqu'au bout je me refuserai ce droit. Je ne pleure pas non plus. Je souris à toutes les dames en blanc qui vont et viennent dans ma chambre. En fin de matinée une sage femme enfonce sa main au plus profond de mon vagin pour vérifier que le col de l'utérus s'est un peu ouvert. Elle a du sang sur les doigts. Elle fait la moue et dit :
Ça n'avance pas beaucoup !

David déambule dans le couloir. Il agite les mains devant son visage, comme pour faire écran entre lui et le reste du monde. Comment savoir ? Comment vouloir savoir ?

Je ferme ma fenêtre et mon sac à main en bandoulière je dévale les escaliers pour rejoindre David. Avec autorité je lui prends la main et à l'abri des regards, je le conduis jusqu'à la grille où je fais le numéro de code qui ouvre la porte. Dans le parking j'ai garé ma petite Twingo couleur jaune-sale. Je pousse David dont les grands yeux verts me regardent avec étonnement. Il accepte de plier son grand corps mince afin de s'asseoir à mes côtés. Je lui souris. Il me sourit. Et on s'en va.

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