Aider les poulets

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Bonjour ! Les petites aspérités du quotidien, et la complexité des interactions humaines, sont une source inépuisable d'inspiration. pierre-hervé Je publie également Nouvelles et  [+]

Image de Été 2021
Ma mère qui a toujours été attachée à l'ordre croit que j'ai véritablement décidé d'être flic vers neuf ans, comme ça, une après-midi alors que nous regardions la télévision tous les deux.
La police était débordée par une manifestation d'agriculteurs. En direct, elle a vu deux policiers tomber à terre, encerclés par une vingtaine de paysans et trois tracteurs. Ils les avaient isolés, maintenus au sol, désarmés, puis avaient vidé un godet de purin sur eux en gueulant qu'ils ne se laisseraient pas faire. Ma mère qui était pourtant petite-fille de paysan et comprenait pourtant leur combat, en avait été traumatisée, avait éteint la télé puis continué à fixer l'écran noir en disant que c'était trop et qu'il fallait « aider les poulets ».
Sur le moment, je n'ai pas saisi le terme, j'ai cru qu'il s'agissait de nourrir des volailles, celles des voisins peut-être, qui lui confiaient parfois cette mission. Mais cette scène l'avait suffisamment marquée pour qu'elle l'évoque en détail, avec les mêmes termes et à plusieurs reprises.
Il fallait absolument aider les poulets.

Elle m'expliquait que sans eux « ça allait mal se terminer ». Ma mère parlait toujours en utilisant des expressions toutes faites, et pour moi, cela s'était déjà mal terminé puisque j'avais fini la journée sans écran, seul dans ma chambre à relire de vieilles bandes dessinées déchirées. Elle ne savait pas comment, mais il fallait « aider les poulets », et quand j'ai compris qu'il s'agissait de ces policiers que nous avions vu se faire ensevelir et « traiter comme de la merde » j'ai pris peur et imaginé qu'elle allait s'engager dans la police, que j'allais la voir elle aussi poursuivre des manifestants et leur bloquer les bras dans le dos pour leur passer les menottes, un geste qui me fascinait et m'effrayait à la fois. Ma mère était très grosse, elle ne pourrait pas courir et cela m'inquiétait, car on constatait bien à l'image que tout le monde courait dans tous les sens, sauf certains qui étaient à cheval, mais il est certain qu'on la respectait quand elle parlait, alors oui, elle pouvait vraiment « aider les poulets à ramener la paix », et elle ajoutait « ils en sont les gardiens ». Moi qui étais fan de foot et du FC Nantes en particulier, je ne comprenais pas vraiment le rapport, mais je trouvais que gardien, c'était une place qui lui convenait bien mieux qu'ailier ou avant-centre, on y courait beaucoup moins.

Je me suis souvent interrogé sur cet attachement à l'ordre et cette fascination pour la police. J'ai fini par comprendre quelques éléments bien plus tard, le jour de la cérémonie où mon arme de service m'a été remise. Dans la voiture, ma mère a tenu à me raconter qu'avant mon père, elle avait rencontré Claude, un amour comme elle n'en avait pas eu d'autres. Je savais bien que mon père et elle n'avaient jamais été très passionnés, mais je ne connaissais pas l'existence de cet homme dans son histoire. Leur relation avait été intense, magique, et puis un jour il s'était fait agresser par deux jeunes « des gitans sans doute, mais peu importe », à qui il avait refusé de donner des cigarettes. Alors ils l'avaient poignardé. Il était mort et elle en avait voulu à la police avant de se dire qu'au contraire elle devait les aider. Elle en avait voulu aux gitans avant de se dire que ce n'étaient pas les gitans, mais deux jeunes qui se trouvaient être gitans et qu'il ne fallait pas tout confondre. « Au moins avec toi il n'y aura plus jamais d'autre Claude ». J'avais une vision plus humble de ma mission, mais je ne la contredisais pas. Elle se sentait soulagée maintenant que j'allais devenir un poulet, et comme j'avais toujours été bon en athlétisme, j'allais être un poulet qui court vite, et ça, ce n'est pas si fréquent.
« Il n'est pas né celui qui balancera du fumier sur la tête de mon fils ». Cette phrase énigmatique prononcée dans la déclaration qu'elle avait tenu à faire devant toute la promotion avait étonné l'auditoire, mais moi j'en connaissais l'origine.

Évidemment, ma vocation n'avait rien à voir avec ce moment de télévision partagé.
Je crois qu'elle provenait plutôt de cette journée des métiers, au lycée. Deux poulets étaient venus nous voir pour nous parler du leur. Ils étaient grands, souriants, sportifs. Un homme et une femme. Ils faisaient des blagues avec nous. J'avais discuté un peu plus avec elle. Elle m'avait parlé du sport, de l'entraînement, de la camaraderie entre flics, de se serrer les coudes. Hésitant j'avais répondu « les ailes plutôt », elle avait éclaté de dire et ça m'avait plu. Je ne crois pas qu'il y ait eu d'autres facteurs déclenchant cette vocation.

Il est intrigant que mon grand frère, avec qui je ne m'entendais pas très bien, et qui travaillait dans un supermarché depuis plusieurs années, ait choisi ce même jour pour nous annoncer son intention de devenir agriculteur. Bien sûr, il n'a pas fait le lien avec cet affrontement resté gravé dans les souvenirs de notre mère, et il ne comprit pas son appréhension qu'un jour nous nous retrouvions face à face. Elle ne voulait pas me voir lui tordre le bras pour lui passer les menottes en le plaquant au sol sur des pavés crottés. Ni me voir disparaître sous un torrent de purin comme ce jour-là sur le petit écran noir et blanc. Elle voulait juste que tout soit en ordre, que les paysans aient de quoi subsister, son fils en particulier, qui venait de « rencontrer la femme de sa vie » et qui allait sans doute bientôt « lui faire un petit ». Elle voulait juste que je puisse rétablir l'honneur de la police, par une action ferme et efficace qui lui permettait de vivre plus sereinement la mémoire de Claude.
Rien d'autre.
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Darius Eff · il y a
J'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire. On a l'impression que vous nous parlez. Très fluide.
Un beau texte, Pierre-Hervé, mine de rien.

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Aubry Françon · il y a
Après le texte sur Isabelle, 44 ans, infirmière, une autre nouvelle marquée du sceau de l'authenticité, des "petites gens" sans que cela soit condescendant, bien au contraire. Merci.
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Gali Nette · il y a
Un texte humoristique, qui met l'accent sur la difficulté de se comprendre au sein de la famille. J'aime ce traitement.
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Virgo34 · il y a
Drôle... mais pas que...
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Mome de Meuse · il y a
Beaucoup apprécié l'humour, faussement naïf, du narrateur.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Merci !
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. LaNif · il y a
Beaucoup de finesse dans votre manière d'écrire cette histoire. J'aime beaucoup.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Grand merci :-))
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Brigitte Bardou · il y a
Je ne dis plus rien : j’aime tout !
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Marcel Faure · il y a
plein de tendresse et d'humour.
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Fleur A. · il y a
Chacun son rôle à jouer
Un bon texte

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Elena Moretto · il y a
Il y a toujours une bonne raison d'honorer les poulets

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