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Ah, que la guerre est belle !

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Gil

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L’hélico a entamé sa descente. 1000 pieds. Steeve est sanglé sur son siège, le regard hébété. La veille, son régiment a « nettoyé » la colline de Dak To. 2000 Marines et 15000 Niaks tués, peut-être plus.
400 pieds. Il a envie de pisser.
Personne ne parle, pas même le sergent. Les mitrailleurs scrutent le sol, prêts à faire feu sur tout ce qui bouge. 100 pieds. Steeve entend des détonations puis des bruits métalliques... Des balles ont traversé l’hélico.
Immédiatement, les 12.7 entrent en action. Steeve aperçoit les impacts sur la terre rouge. En bas, des hommes courent se mettre à couvert. À chaque rafale, trois ou quatre s’écroulent. Les autres ripostent. La carlingue de l’hélico est criblée de trous par lesquels jaillissent des rais de soleil. Un Marine s’affale sur son siège, le visage à demi arraché. Steeve tétanise.
Les tirs se calment. L’hélico continue sa descente. Le sergent hurle :
— On saute, et on se regroupe sous ces arbres, là-bas.
Le premier Marine saute. Il reste pendu au filet, à un mètre du sol. Les autres regardent, ahuris. Ils n’osent plus sauter.
À ce moment, les tirs reprennent. Steeve voit des trous apparaître sur la coque. Une pluie de balles.
D’un seul coup, l’hélico remonte en virant, entraînant le mec qui pend toujours au bout du filet. Dans l’élan, il heurte un arbre, puis un autre, puis encore un autre. On l’entend hurler. Deux types se penchent pour le hisser à bord, mais n’y parviennent pas à cause de la vitesse. Alors, ils s’y mettent à quatre et le mec remonte, petit à petit. Il est à hauteur du plancher. Sa veste est déchirée. Ses plaies aux mains et au visage ruissellent de sang. La vitesse aligne des traînées rouges sur son cou.
Les tirs reprennent. L’hélico vire brusquement à 180 degrés. Le mec prisonnier du filet ricoche sur la coque. Une tache apparaît sur sa veste. Elle grandit. Elle remonte vers ses épaules et descend sur son ventre. Elle inonde ses jambes.
1000 pieds... Les tirs ont cessé. Le sergent se dirige vers le poste de pilotage, en se cramponnant aux barres. Il crie :
— On rentre !
Les gars se regardent avec un sourire avorté. Ce ne sera pas pour aujourd’hui.
Au bout d’une heure, la base est en vue. Des trous d’obus, remplis d’eau luisent dans l’or du couchant. La route est noire de camions, de jeeps, de types qui vont et viennent en tous sens.
L’hélico se pose doucement. Le souffle des rotors fait voler des paquets de boue et d’eau jaunâtre à vingt mètres à la ronde. Des brancardiers accourent en courbant le dos. Un toubib se penche sur le mec et fait un signe de tête. Deux Marines prennent le corps par les épaules et les jambes et le couchent sur un sac plastique. Ils referment la glissière et mettent le sac sur la civière. Le sergent dit :
— Allez-y les gars.
Les Marines descendent un par un, sans un mot. Steeve saute à son tour. Ses jambes flageolent. Tout le monde rejoint les baraquements, la gorge serrée. La mission s’est soldée par un mort, tué par l’hélico.
À l’intérieur, les mecs les regardent arriver.
— Hé, bande d’enculés ! dit une voix dans le fond. C’est déjà fini ?
— C’est fini pour Reynolds, dit le sergent. Quand il a sauté, il est resté pendu au filet. Les Viets ont fait un carton.
Tout le monde sait que le sergent dit des bobards. Mais personne ne bronche, car pour Reynolds, c’est mieux d’avoir été tué par les Niaks que par l’hélico de son bataillon. Pour ses parents aussi, quand ils recevront le rapport. Il sera mort en héros.
Steeve arrive à son lit. Il pose son fusil contre le mur, ôte son sac à dos, jette son casque. Il regarde le lit d’à côté. Il est vide depuis huit jours. C’était un grand balèze de l’Ohio, sans doute du même âge que lui. C’était pas facile de lui donner un âge. Surtout à cause de ses yeux. Quand les yeux sont exorbités et vides, ça donne des airs de fous. Ça bouffe l’expression du visage et on ne sait plus quel âge donner.
Ce mec, il recevait des lettres d’une chiée de nanas. Il disait : « Elles sont nases, ces filles. Elles croient toutes qu’elles vont m’épouser... » Il est mort lundi dernier, alors que la section patrouillait près d’un bunker abandonné par les Viets. Il a marché sur une mine. Steeve était à dix mètres derrière. Il a été aspergé de terre et de chair. Toute la journée, il a gardé sa veste couverte du sang et des lambeaux de son copain. Steeve repense à lui. Il regarde le paquet de lettres qui est encore sur le lit. On lui écrivait, à lui... Steeve n’a reçu qu’une lettre depuis trois mois. Sa femme ne lui écrit pas. Ou bien, ses lettres n’arrivent pas...

Sa femme, elle, est terriblement angoissée. Elle pense à lui constamment, mais l’angoisse l’empêche d’écrire. Pourtant, elle a plein de choses à lui dire, surtout depuis hier. Alors elle se décide à écrire :

« NYC, le 03/09/66
Mon chéri,
Aujourd’hui, c’est un grand jour. Le docteur m’a dit que je suis enceinte. Tu ne peux pas savoir comme cette annonce m’a libérée. J’ai été envahie d’une chaleur soudaine. Il me semble que je le sens bouger. C’est idiot, il est trop petit. Mais je sens sa présence, comme si c’était toi que je portais en moi.
Ton absence est un peu moins lourde maintenant, mais elle sera de plus en plus lourde, quand je le sentirai grandir en moi.
Je prie pour t’avoir à mes côtés quand il naîtra. Je voudrais que toi seul m’assistes, mais tu ne seras pas là.
J’étais toute joyeuse en commençant cette lettre... je sens à présent venir les larmes. Je n’ai plus de courage. Je n’ose plus penser à l’avenir. Je voudrais m’endormir et ne me réveiller que lorsque tu seras là. Tout mon être te réclame. Je hurle au monde que je t’aime et qu’ils n’avaient pas le droit de t’envoyer là-bas. Je sens la vie m’abandonner.
Reviens vite. Je t’aime.
Sue »

Steeve ne sut jamais qu’il aurait un enfant. Quand la lettre arriva, il était mort depuis deux jours, déchiqueté par un obus de mortier, à deux cent cinquante kilomètres au nord de Saïgon.

PRIX

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De margotin · il y a
Mes voix
J vous invite à découvrir douce hirondelle.

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DUCIMETIERE · il y a
Une nouvelle vie et une mort atroce. La guerre dans toute son horreur. Poignant !
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Samia.mbodong · il y a
Un récit magnifiquement cruel, qui dénonce l’horreur de la guerre.
Vos images sont vraiment très forte.
La chute est un sommet d’horreur.
Je ne vais pas vous dire que j’ai aimé cette histoire.
C’est juste impeccable.
Bravo et merci
Samia

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Ginette Vijaya · il y a
Ce fut une époque effroyable qui a brassé tant de guerres .
Il y a eu des morts , des cris de tant de générations et aussi des vies car la vie continuait .....

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Chateaubriante · il y a
horreurs ! terreurs ! malheurs ! que de vies dévastées, rouges de sang dont la guerre vampire se nourrit ; les larmes auront beau couler, jamais ne pourront diluer le sang sacrifié de ces hommes, ces papas ; restent aussi des femmes qui hurlent leur chagrin, qui enfantent des orphelins ; mes voix
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Marcheur · il y a
La guerre dans toute son horreur. Et beaucoup n'ont jamais demandé à devenir des héros.
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Frédéric Chaix · il y a
Bien écrit, rythmé, beau style. Seul bémol, la chute très bien amenée par la lettre, est un peu prévisible (vu le sujet, peut-il en être autrement ???).
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dud59 · il y a
beaucoup de héros sont morts dans des guerres inutiles, je vote
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 avec 3 nouveautés

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Cathy Grejacz · il y a
Mon Max de voix . Le texte est excellent, rythmé. Un thème difficile aussi traité avec brio. À bientôt chez moi , peut être.
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Chantal Sourire · il y a
L'horreur de la guerre en décalage avec le bonheur de la maternité, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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