Abricot

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Abricot avançait au pas sur le petit chemin. Sa robe jaune orangée scintillait de sueur sous le soleil, écrasant en pleine moisson. Il s'ébroua mollement la tête, faisant pleuvoir une bruine salée sur la terre battue. L'ocre poudreux se soulevait en nuages de poussière sous ses pas lents et pesants.
L'eau du Lot avait la couleur du ciel mêlée à celle de l'olive et le bateau chargé de blé doré comme le soleil laissait sur elle de lestes ondes. Le marinier à ses côtés surveillait la corde tendue à l'extrême entre l'épais collier et la proue grise et fendillée. Ses yeux bruns, comme ceux d'Abricot, scrutaient l'avancée de l'embarcation et ses larges mains soulageaient de temps à autre la peine de la monture en tirant sur le cordage effilé.
Pas à pas, Abricot s'accrochait au chemin. Sous sa crinière et à la lisière du collier, le poil humide se figeait dans la crasse. Aucune brise ne venait apaiser la brûlure du soleil ni rafraîchir les chevelures des hommes ou le pelage du cheval. Les muscles puissants de son dos saillaient, ses membres douloureux foulaient encore le chemin, ses épaules fortes roulaient autant que ses tendons rompus pouvaient le supporter.
Il respirait, son souffle chaud se mêlait à celui de son maître. Son sabot claqua sur une roche plate, rompant la monotonie des bruissements des arbres sur le rivage et des clapotis de la rivière. Le marinier osa profiter de cet éclat pour encourager Abricot d'un court sifflement entre ses lèvres sèches.
Encore quelques pas, le village approchait. La chaleur écrasante rendait moite la nuque de l'homme. A l'odeur musquée du cheval s'ajoutait le parfum frais de l'eau, proche et pourtant inaccessible. Les reflets d'amande sur la croupe d'Abricot rappelaient la teinte des fleurs d'oranger que la femme du marinier lui offrait. Il titubait sous le poids du bateau qu'il halait depuis le matin. Bientôt, la fraîcheur d'une écurie, la douceur du fourrage et le plaisir de l'eau salvatrice dévalant sa gorge.
Tout était poussière, souffrance, jamais il ne pouvait s'arrêter, cela aurait été pire, repartir était l'épreuve la plus rude. Un coup de collier, encore un, pour gravir la pente ridiculement petite et infernalement insurmontable. Abricot, Abricot, pourquoi l'avaient-ils nommé ainsi ? Était-il doux, sucré, obéissant ? Il l'était. Il endurait sans hennir les pires supplices, halait sans haleter les plus imposants chargements. Il allait toujours plus vite, toujours plus longtemps. Il allait, halant blés et olives tout l'été, cette impitoyable saison qui brûle jusqu'aux racines des pins et tale les abricots sur les ramures vertes des vergers.
Lui aussi, meurtri au plus profond de sa chair, fondait sous ce soleil cruel. Il se mourrait en silence pour son marinier, subissant pour lui, par lui les pires tortures, des jours entiers, le long de ces eaux sans fin. Il aimerait, cet abricot malade, s'étendre dans l'ombre froide d'un noyer, sur le rivage.
Il s'échinait encore. Un pas. Un autre. Un pas. Un autre. Là, les quatre pattes avaient bougé. Un claquement de langue du marinier, un pas, un autre. Son sabot terreux s'affaissa encore dans le sable. Entre lui et l'eau tant désirée, les hautes et grasses herbes aux couleurs de romarin. Condamné à avancer, encore, il ne les regardaient plus. Les ignorer était moins pénible.
Un bref coup vent brûlant caressa leur peau, arrachant un soupir à l'homme. Son esprit céda à ce plaisir grisant. Un instant, un battement de paupière, un soupir, rien de plus. Juste assez pour que la bête s'abandonne à son tour à l'épuisement.

Abricot céda.
Abricot plongea.
Abricot sombra.
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Miss Free · il y a
Un bien triste destin pour ce pauvre Abricot. Un texte touchant.
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JadeGo · il y a
C'est un thème bien triste mais qui me tenait à coeur... Merci de votre lecture.
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Utilisateur désactivé · il y a
Quelle tristesse ... brave petite bête ... Ça m'a mis la larme à l’œil ...
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JadeGo · il y a
On ne s'en soucie jamais assez... Merci de votre lecture, qui, bien que peu joyeuse, m'a fait plaisir.
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Utilisateur désactivé · il y a
Comme votre texte est touchant!!! Je vous découvre et que vos mots sont jolis!!! Bravo!!!
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JadeGo · il y a
Votre commentaire me fait rougir... J'espère que nous aurons encore d'autres occasions d'échanger à travers nos mots ! Merci de votre lecture !!
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Maimai · il y a
J'ai pleuré en partageant l'épuisement d'Abricot.
J'aime tant ces animaux qui nous accompagnent tout au long de notre vie, en silence, dignement.

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JadeGo · il y a
Nous partageons cet amour des animaux...
Touchée de vous avoir fait pleurer...
Merci beaucoup de votre lecture.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
D'une tristesse désespérante ! On se rassure en pensant qu'il a enfin fini de souffrir !
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JadeGo · il y a
Juste analyse!
Si vous avez l'occasion les visiter un jour, ce sont les chemins de halage de Saint-Cirq Lapopie qui m'ont inspirée...
Merci pour votre lecture !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Si je ne passe pas trop loin, j'irai cet été.

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