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" Ce monde tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, de quelque chose qui soit dément peut être, mais qui ne soit pas de ce monde. »
[ Camus, Caligula ]

C’est un véritable choc en passant la porte.
La chaleur du café s’abat sur Karim de plein fouet, sans avertissement .
Sans ménagement.
Les membres encore un peu endoloris par le froid il cherche un coin tranquille pour s’assoir.
Quelques yeux d’habitués se lèvent sur lui.
Puis se baissent.
Fuyants.
L’écran plat accroché au mur derrière le bar crache les nouvelles en un flot continu et indigeste.
Karim se fraye un chemin entre deux mecs qui restent debout hypnotisés par l’engin.
Ils débattent assez fort pour en faire profiter toute l’assemblée et gratifient Karim d’un coup d’œil lourd d’accusation et de sous entendus à son passage.
Faisant comme si de rien n’était, Karim se tasse enfin sur l’une des chaises bleues en attendant la jeune serveuse blonde qui semble débordée de bon matin.
Il n’est vraiment pas d’humeur à en découdre. Ni à se lancer dans un combat symbolique et stérile pour soutenir leurs regards.
Il a passé la nuit a arpenter la ville. Le froid. La misère du monde. À s’en prendre plein la gueule. Entre disputes de couples, mecs bourrés, égratignures, plaies ouvertes, petits et gros bobos... Ceux de l’âme, surtout.
Sans oublier les grippes, pneumopathies et gastro-entérites qui se joignent à la partie à cette saison.

C’est un oiseau de nuit, Karim.

Un de ces anonymes à la silhouette fantomatique qui œuvre sans prix Nobel, sans applaudissements ni tapis rouge, loin des strass, des paillettes et des soirées mondaines.
Et en vérité il s’en fout pas mal de toutes ces conneries, Karim.
Il est ambulancier.
Chaque soir il répond présent et veille.
Sur eux.
Sur nous.

Sa vie, c’est un peu une galère à ciel ouvert.

Un beau bordel anarchique, ponctué d’horaires décalés, sans planning fixe, sans vie de famille. Sans personne qui l’attend quand il rentre au petit matin exténué et hagard, la tête de plomb, les jambes lasses. Six jours sur sept, jours fériés compris.

Depuis 6 ans déjà.

2190 jours d’une vie à 100 à l’heure , survoltée, électrique, désespérée, parfois désespérante.
Décousue et recousue, avec les moyens du bord.
Une vie à 1000 vies. 1000 visages. 1000 sourires et 1000 larmes qui finissent par se perdre, se fondre, se confondre. Hanter son reflet le soir venu devant le miroir.
Une existence trop vide et trop pleine, mais qu’il ne changerait pour rien au monde.

Parce que c’était écrit, sans doute.
Parce que c’est la sienne, surtout.
Envers et contre tout.
Envers et contre tous.

Pendant que les deux excités continuent leur tirade à charge, à base d’immigration, de chômage et d’accusations d’incompétence des uns et des autres, Karim ferme les yeux.
Derrière ses paupières, à l’abri du brouhaha, il y a le large.
Intemporel, immense, à la fois lisse et déchaîné.
Qui s’étend à perte de vue en crevant l’horizon.
L’odeur du sel qui s’immisce dans les narines.
Le vent qui tape les tympans.
Les nuages chargés de soupirs, de cris, de rires , et d’espoirs mélangés.
Saturés d’émotions.

Et la mer.

Promise.
Éternelle.

Voleuse.

Qui avale dans ses entrailles opaques les rêves d’une vie meilleure, sépare ceux qui s’aiment pendant que les vagues lèchent le rivage et creusent les récifs.

Inlassablement.

Lové au creux de ses rideaux internes il y a aussi maintenant le souvenir de ce petit bout d’homme, allongé quelques heures plus tôt devant lui.
Petit corps perdu dans les méandres d’une ville froide et hostile.
Son doudou noir de crasse.
Ses habits délavés.
Ses joues bombées d’enfance.
Son nez tout rouge, plein de morve.
Ses petits yeux bruns espiègles.
Sa beauté et son innocence saisissantes, malgré tout, qui font valser les codes, les règles, bouleversent les certitudes et les à priori.
Même les siens.
Ce petit bout d’homme déraciné, qui cristallise la haine, la peur, et alimente sans le savoir les discours nauséabonds de ces deux «camarades» de PMU du jour.

Et de tellement d’autres.

Karim se dit que l’égoïsme gronde dehors et que ça mord bien plus fort la chair que ce foutu vent du nord, au final.

La voix de la serveuse le tire soudainement de ses pensées.
L’expresso qu’elle lui tend fume. La tasse brûle ses paumes.
Il fait descendre le liquide d’une traite le long de sa trachée.

Jamais il n’a eu un goût aussi amer qu’aujourd’hui... son café.

PRIX

Image de Printemps 2017
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Guilhaine Chambon · il y a
Très beau texte qui m'a captivé . J'ai voté.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Kie · il y a
Des mots qui nous prennent aux tripes.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Kie...
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Didier Larepe · il y a
A voté... Et si vous avez eu le temps d'aller voir les fantastiques aventures d'Anne Cindy, la série est finie, une autre manière de se préparer au "A voté !". N'hésitez-pas (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-histoires-vraies-d-anne-cindy-7-anne-cindy-a-la-radio).
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Naliyan · il y a
Un style original avec un rythme surprenant.
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Sabbe · il y a
Les saisons se succèdent et le temps presse... Un vote de plus avant que ne finisse ce Grand Prix car vous méritez largement d'aller en finale. N'hésitez pas à encourager les autres à venir vous lire. Cela en vaut le coup.
Venez donc aussi m'encourager http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/self-defense-1 Prix été 2017. Merci ^^

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Volsi · il y a
Ce fut mon premier vote : une belle première fois timide et silencieuse. Ce soir je vous relis, j'avais envie de vous le dire. J'espère que vous serez en lice pour la suite, ce texte est un bijou de sobriété sensible.
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Louise Suszek · il y a
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Louise..
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Adais · il y a
Votre texte merveilleusement écrit,nous plaque au sol tellement il est puissant , il nous laisse sans voix, tellement il est criant de vérité qu'on a à peine à s'imaginer toute sa lourdeur. Bravo j'espère que vous irez en finale de cette compétition. Bravo mon vote.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Adais pour votre commentaire encourageant...A bientôt.
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Hortense Remington · il y a
Un très beau texte, puissant, une belle écriture qui nous entraîne dans les nuits agitées d'un monde sans pitié !
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Hortense...
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Bruno Teyrac · il y a
Des pauses et des ralentissements dont on a besoin pour avancer dans un texte qui vous secoue, vous remue, vous serre le cœur. Quelle intensité ! Bravo pour la qualité de l'écriture. Un très, très bon texte !
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Déborah Locatelli · il y a
Un grand merci Bruno pour ce très touchant commentaire. Bonne soirée à vous.
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