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A l'ombre des jeunes villes en pleurs

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Alex Des

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La vie de Gérard sentait mauvais. Son métier lui pesait, sa femme lui tapait sur le système, sa baraque était moche, sa ville chiante comme la pluie, ses voisins des cons grossiers et leurs gosses des braillards décérébrés. Dans le temps il avait eu des rêves, un semblant d’ambition... Tout cela avait disparu pour laisser place à une routine médiocre et collante. « Voyez le positif, m’sieur Gérard ! » lui disaient sa coiffeuse et son psy « vous êtes jeune, en pleine santé, vous avez une femme, un travail et un toit, votre vie est objectivement belle ! ». Certes... Mais comment expliquer alors la nausée qu’il ressentait chaque fois qu’il poussait la porte de son domicile ?

« Gérard ! Fais attention nom de nom, tu ne vois pas que tu mets de l’ombre partout ? Ça sert à quoi que je passe mes journées à nettoyer si tu salopes tout dès que tu rentres ? »

Elle avait raison, bobonne. Derrière lui, des traces noires et luisantes marquaient chacun de ses pas. Il le savait, mais il n’y pouvait pas grand-chose.

« Ah, ça a bien servi qu’on te paye cette cure ! Une semaine plus tard, monsieur se remet déjà à suinter. Tu parles d’une arnaque ! J’aurais pu m’en payer des fringues avec le pognon qu’on a dépensé. Ou alors un karcher. Pour nettoyer tes traces ç’aurait été pratique ! »

Fatigué, Gérard se dirigea directement vers sa chambre. Ça faisait des mois que sa femme et lui faisaient chambre à part. Rapport à l’ombre. Il en sécrétait même la nuit, et elle en avait marre de se réveiller dans le goudron, fallait la comprendre.

Gérard pensait souvent aux temps anciens, une époque où on ne produisait pas d’ombre, ou si peu. Ça devait être une époque bénie, même si personne n’en avait vraiment conscience. L’ombre était apparue avec les temps modernes, l’urbanisation, l’augmentation des densités de populations et l’allongement de la durée de vie. Si l’origine de cette affliction universelle restait mystérieuse, on en connaissait les facteurs aggravants : le stress, la fatigue et les émotions négatives en général. La raison pour laquelle Gérard en sécrétait des quantités industrielles n’était pas un mystère : c’était à cause de son mal-être, cette foutue déprime qui lui empoissait littéralement l’existence. Il était loin d’être le seul à vivre ce calvaire : tout le monde finissait un jour ou l’autre par produire de l’ombre, et cela allait rarement en s’améliorant. « L’ombre appelle l’ombre », disait-on. C’était même le mal du siècle.

Gérard aimait se balader dans les rues de la ville, loin des salissures de son chez-lui. Il fuyait les banlieues pauvres où la précarité de la situation des occupants favorisait la production d’ombre et il préférait flâner dans les beaux quartiers où il s’efforçait de ne pas faire tache. Mais même ici l’ombre était omniprésente. Il la surprenait parfois s’écoulant dans l’allée d’une villa luxueuse, en flaque au bord d’une piscine privée ou en gouttelettes s’échappant à grande vitesse des interstices d’un véhicule de sport. Ici aussi il y avait des âmes en souffrance, la richesse ne faisait ni le bonheur, ni la propreté. Un jour, alors que ses pas l’avaient amené par hasard sur le port, Gérard eut l’illumination : il allait devenir marin ! Il plaqua son métier et sa bobonne et s’engagea sur un bateau cargo. A lui la vie au large ! Les premières semaines furent un rêve éveillé : loin de la ville sombre et de ses rues huileuses, il avait retrouvé le sourire et un semblant de joie de vivre. Il ne produisait presque plus d’ombre ! Malheureusement pour lui, le bonheur fut de courte durée. Un matin, un signal d’alarme rameuta tout l’équipage sur le pont. Le bateau s’était englué pendant la nuit. Gérard découvrit avec horreur l’existence des marées noires.

Pour endiguer la surproduction d’ombre inhérente à la croissance exponentielle de la population mondiale, chaque pays avait ses trucs. Certains enterraient l’ombre dans d’immenses décharges souterraines, d’autres tentaient de la recycler ou de l’éliminer avec un succès limité. Pour les pays disposant d’un littoral, la solution de facilité consistait à la déverser en pleine mer. Les marins s’étaient habitués à croiser ces immenses nappes d’ombre qui polluaient les eaux. Mais pour Gérard, le spectacle de toutes sortes de créatures marines et aériennes impitoyablement engluées dans l’ombre lui fit un choc. Dépité, il s’isola dans sa cabine et n’en sortit plus que rarement. Un jour, il se réveilla dans une flaque d’ombre. Il était temps de rentrer.

Une fois débarqué, Gérard décida d’explorer une nouvelle voie. Si la terre et la mer étaient polluées, il lui restait le ciel ! Après avoir obtenu les diplômes requis, il parvint à se faire engager sur un avion de tourisme et sentit l’espoir renaître en lui à l’idée de parcourir les cieux immaculés. Mais une fois encore, son bonheur ne dura pas. A chaque voyage, Gérard constatait que les problèmes d’ombre étaient partout les mêmes. Chaque escale dans une grande ville était synonyme de nouvelles visions d’horreur. Partout la production d’ombre gagnait du terrain. Les ghettos de certaines villes étaient tellement noirs et insalubres qu’ils ressemblaient à de vastes mares d’huile, ce qui leur valait le surnom de « bidonvilles ». A l’instar des marées noires, les mégapoles redoutaient désormais les coulées d’ombre qui frappaient les quartiers surpeuplés et emportaient tout sur leur passage. Le ciel lui-même n’était plus épargné : l’ombre avait tant contaminé le cycle de l’eau qu’on la retrouvait en fines particules dans les nuages. Les pilotes devaient rivaliser d’habileté pour éviter ces nuées noires et le risque d’obstruction des réacteurs qu’elles représentaient.

Au fil des voyages, Gérard rencontra d’autres individus pressés comme lui de fuir ce monde, de trouver un Eden où ils pourraient repartir à zéro. Ils formèrent des groupes d’explorateurs qui partirent à l’assaut des destinations les plus inaccessibles. Las ! Quand par bonheur ils parvenaient à atteindre un territoire vierge, ils finissaient toujours par le contaminer avec la part d’ombre qu’ils y apportaient, ce qui ajoutait encore à leur détresse et renforçait ce cercle visqueux.

Il n’y avait pas d’échappatoire. Partout on croulait sous l’ombre, on bouffait de l’ombre, on respirait de l’ombre. Certains gouvernements tentèrent de mettre en place des mesures drastiques : injections de dopamine obligatoires pour chasser les idées noires ou purges ciblant les dépressifs et les gothiques. Rien n’y faisait : l’ombre appelait l’ombre, inexorablement, et les conflits ne faisaient qu’aggraver sa production. Les seuls à tirer leur épingle de ce jeu tragique furent les journalistes qui s’en donnèrent à cœur joie pour commenter la fin du monde avec des formules chocs: « l’ombre fond sur nous », « la ruée vers l’ombre », « faut-il avoir peur de notre ombre ? »

Gérard était fatigué. Il s’assit avec d’autres sur un bout de terre sans nom et regarda son espèce s’éteindre. Il n’y avait plus rien à faire pour la sauver.

Le temps fit alors lentement son office réparateur. La vie perdura sur terre sous des formes discrètes qui prirent plus d’importance au fur et à fur que l’ombre se dégradait.

Un jour, l’homme apparut.

C’était un drôle d’animal, l’homme. Il partageait de nombreuses caractéristiques de son lointain ancêtre et bâtissait comme lui des sociétés sédentaires densément peuplées. Sauf que lui, il ne produisait pas d’ombre. Il semblait même la considérer comme une substance précieuse. Chaque fois que l’homme trouvait de l’ombre dans le sol, il y en avait toujours un pour se mettre à danser de joie et à crier à qui voulait l’entendre : « Les gars ! J’ai trouvé du pétrole ! »

La question était : qu’allait-il en faire ?

PRIX

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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Janis Adoro · il y a
Une bonne plume, sans l’ombre d’un doute
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Morgazie · il y a
Ah oui, excellent ! La chute, trop bonne ! J'ai bien ri ! Merci ! <3
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Alex Des · il y a
Merci! C'est pourtant mon texte le plus sombre, comme quoi l'humour et la couleur (noire)... :)
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Vivian Roof · il y a
Excellent !
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Alex Des · il y a
Merci!
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Anne Marie Menras · il y a
Un héros englué dans son ombre goudronneuse rencontre d'autres héros qui subissent le même état. Une marée noire s'étend sur toute la planète. Allusion à la pollution mondiale. Récit original. En revanche, votre chute m'inquiète, l'homme apparaît de nouveau sur terre et le pétrole également. L'histoire va -t- elle se répéter ? Mes voix*****
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Alex Des · il y a
Merci beaucoup, j'irai vous lire!
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Reveuse · il y a
Texte très intéressant il y a tellement d'allusions à la destruction de la planète !!!Vous avez mes 5votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste .Bravo en tout cas
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Alex Des · il y a
Merci Reveuse :)
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Jfjs · il y a
Le titre m'a interpellé (sympa le clin d'oeil à Proust). Le texte ne m'a pas déçu, que de recherches et c'est vraiment bien trouvé !
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Alex Des · il y a
Merci beaucoup!
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Patrick Peronne · il y a
Le titre était déjà annonciateur d'un TTC hors-sentiers-battus. Intuition confirmée.
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Alex Des · il y a
Je ne bats pas les sentiers, je les goudronne! Merci Patrick :)
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Erna Ghislaine · il y a
Oui... que faire de ce pétrole? Tant nous avons tous notre part d'ombres? Nos zones d'ombres.
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Alex Des · il y a
Hé oui... Tant d'ombre et si peu de temps (tiens, ça aurait un bon titre).
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Erna Ghislaine · il y a
Oui. L'ombre, le temps... les essences même de la vie. Au fond, tout cela n'est que vanité.
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