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A la vie, à la mort

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Christopher GIL

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FINALISTE
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Dans un futur pas si lointain..

Je m’étais toujours senti différent des autres. Quand mes camarades de classe se bagarraient à la récréation, je me demandais : « Mais pourquoi font-ils cela ? ». Personnellement, je ne me battais jamais car j’avais une hantise : la peur de mourir suite à un accrochage qui dégénère. L’image de mon crâne se fracassant contre le sol m’empêchait de rentrer en conflit avec qui que ce soit. J’avais treize ans et la mort m’angoissait. Elle rôdait autour de chacun de nous mais j’avais l’impression d’être le seul de mon âge à m’en apercevoir. Je la considérais comme ma pire ennemie, encore plus le jour où elle m’enleva mes grands-parents. J’en gardais une rancœur tenace. Intérieurement, je me fis le serment de toujours la combattre.

Par la suite, je devins un adolescent banal, délaissant ma passion pour l’informatique et suivant le mouvement pour m’intégrer. Boites de nuit, alcools et drogues occupaient mes week-ends. Les années passaient et je m’enfonçais dans la médiocrité sans même m’en rendre compte. Jusqu'à ce que la réalité me rattrape en m’aboyant : « Quand vas-tu enfin prendre ta vie en main ? ».

Déterminé à réagir pour ne pas terminer la tête dans le caniveau, je passais d’un job ingrat à un autre. D'abord à à la caisse d’un supermarché puis à l’accueil d’un petit hôtel minable. Rien ne m’allait, tout me lassait très vite. Jusqu'au jour où elle débarqua avec sa petite valise aux reflets dorés et donna une toute autre tournure à mon existence.

Elle s’appelait Sonia et venait passer une semaine de vacances dans la capitale. Sa peau, légèrement foncée, lui donnait un côté exotique assez attrayant. Et que dire de son sourire, d’un charme inexplicable et qu’on devinait sincère tant il paraissait naturel. Au premier regard, je sus que c’était la bonne. La suite me donna raison puisque nous passâmes ensemble la trentaine puis la quarantaine.

Sonia n’était pas seulement belle, elle avait aussi de l’ambition pour deux. C’est elle qui me poussa à abandonner mon travail pour m’investir dans ce que j’aimais le plus. Je repassais par la case études et finis par obtenir mon diplôme d’ingénieur informatique. Je décrochai ensuite facilement un poste dans une grosse entreprise et le confortable salaire qui allait avec. Notre relation était simple et riche à la fois. Simple comme nos blagues enfantines et riche comme tous les endroits du monde que nous découvrions ensemble. Avant que l’on fasse une autre découverte, bien moins réjouissante.

On lui diagnostiqua un cancer généralisé. Les médecins ne nous laissèrent aucun espoir : il ne lui restait que quelques mois à vivre. Les manifestations de son mal étaient impressionnantes. Elle perdait ses cheveux, ses ongles et crachait du sang. Je m’évertuais à garder la moindre parcelle de son être dans un vieux coffre, sans vraiment comprendre pourquoi je faisais cela. L’énergie du désespoir me poussait visiblement à faire n’importe quoi.

Peut-être était-ce une façon de me préparer à vivre sans elle ? Je n’arrivais pas à me faire à cette idée, je voulais la garder éternellement près de moi. Alors que faire ? Créer un vaccin ? Je savais bien que c’était impossible. Je cherchais au fond de mon âme, rassemblant toutes mes connaissances, mais rien de bon n’en sortait. Je devais me concentrer davantage, mobiliser mon cerveau au maximum : il fallait que j’invente quelque chose pour la sauver ! Cela devint une véritable obsession, j’étais jusque dans mes songes concentré sur cet objectif. Quand soudain, tout s’emboîta dans mon esprit : je savais ce qu’il me restait à faire.

Cette révélation me procura une intense montée d’adrénaline. J’enfilai mon pardessus et partis à la recherche des matériaux dont j’avais besoin. De retour à mon domicile, je me mis au travail et commençai à assembler les différents rouages de mon invention. J’y passai des jours entiers, me contentant seulement de quelques siestes, de quelques en-cas. Je voulais terminer la fabrication de ma machine au plus vite. Cette dernière allait me permettre de capturer l’âme de Sonia.

Après m’être démené comme un beau diable, elle était enfin opérationnelle ! Grâce à mes connaissances en intelligence artificielle, j’avais construit un dispositif avec en son cœur une puce électronique d’une très grande puissance. Celle-ci était connectée à des électrodes que je reliais quotidiennement au cerveau de Sonia. Au fil des connexions, mon invention récoltait et sauvegardait ses pensées, ses émotions. Je passais tout mon temps libre à perfectionner ma trouvaille, réglant ici quelques détails, veillant là à ne perdre aucune donnée.

J’avais également concocté un coin spécial dans mon installation, où je disposai ses cheveux, ses ongles ainsi que son sang. Le tout était mixé à l’aide d’un moteur puis ressortait sous la forme de vapeur dans un tuyau en lien direct avec la puce. Je passe volontairement sur les détails techniques utilisés pour transformer cette matière en données électroniques : un magicien dévoile t-il ses tours ?

Un soir, Sonia s’en alla inévitablement rejoindre les anges et je me retrouvai désemparé. Il ne me restait que des souvenirs et la conscience artificielle que j’avais mise au point. Chaque matin, je branchais les fils électriques de la machine sur ma tête pendant de longues heures. Je pouvais alors ressentir les choses à sa manière, penser comme elle l’aurait fait de son vivant.

Les mois suivants, c’était la journée entière que je passais connecté à elle. Je n’allais plus travailler, prétextant une grave maladie. Je voulais rester avec Sonia en permanence. Cependant, je ne pouvais continuer comme cela indéfiniment, sous peine de me faire licencier. C’est alors qu’une inspiration géniale me vint.

J’avais repéré une société qui pratiquait le genre d’interventions que je cherchais et me rendis le jour même dans leur établissement. La prise en charge était immédiate. Le chirurgien en charge de celle-ci m’alerta sur les risques que j’encourais mais je l’écoutai à peine. Je voulais qu’il m’opère, rien d’autre ne comptait pour moi. Devant mon insistance, il accepta et je sortis heureux d’être allé au bout de mon idée.

Sonia et moi ne formions plus qu’une seule et même personne. La puce était maintenant implantée dans mon cerveau. J’étais plus proche d’elle que je ne l’avais jamais été. Je pouvais marcher comme elle, rire comme elle ou encore regarder comme elle l’aurait fait. Nos deux consciences, nos deux âmes ne faisaient plus qu’une. Soulagé, je retournai au travail le lendemain, cachant à tous l’intervention que j’avais subi.

Ma reprise se passait pour le mieux, ma motivation était comme décuplée. J’agissais extrêmement vite et ne ressentais même plus le besoin de réfléchir. J’avais aussi gagné en sensibilité, captant plus facilement les intentions de mes interlocuteurs.

Les jours d’après furent moins positifs. Je me sentais étrangement mal. Mes émotions s’étaient embarquées sur des montagnes russes et je passais de la joie à la tristesse en un instant. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait, j’avais comme l’impression de sortir de mon propre corps. Comme si je ne m’appartenais plus, comme si ma conscience et celle de Sonia se confrontaient. Cet affrontement perpétuel me fatiguait et je commençais presque à regretter mon opération. Je devenais nerveux, violent même, alors que j’avais un tempérament de base assez calme. Mes pensées se mélangeaient formant un invraisemblable méli-mélo.

Les jours passant, je me rendais compte que je ne pensais plus vraiment par moi-même. Sonia prenait constamment le dessus et ne semblait pas vouloir vivre de cette manière là, dans le corps d’un autre. Elle refusait la moindre de mes actions, la moindre de mes initiatives. J’étais comme bloqué à l’intérieur de moi-même. Alors que j’attendais le train pour rentrer chez moi, je sus que j’avais vu juste quand une force invisible me projeta sous les roues du wagon qui venait d’entrer en gare.

PRIX

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Christopher GIL  Commentaire de l'auteur · il y a
Si vous avez aimé cette histoire, j'ai également un poème : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/chamboulement-3
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Eddy Riffard · il y a
De facture classique, le récit se termine de manière inattendue.
Bonne façon de renouveler le thème.

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Christopher GIL · il y a
merci bien!
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Christopher ! Il y a de véritables perles dans ce concours Da Vinci... Félicitations !
Si un voyage surfant au Pays Basque vous tente, c'est par là :-) : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt, ici ou ailleurs...

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Pascal Gos · il y a
Je reviens sur short édition. je découvre votre texte. Bien sur le concours est fini. Mais peu importe j'ai apprécié et mis ma voix.
Christopher, je vous invite à lire et soutenir ma nouvelle historique sur le mur de Berlin qui est désormais en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ich-bin-ein-berliner-4
A bientôt sur nos mots
Pascal

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Brocéliande · il y a
Me revoilà ! ....j'allais être en retard mais non ! belle chance alors !
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Christopher ! Mon sonnet "Spectacle nocturne" que vous avez apprécié vous attend pour une nouvelle visite si le cœur vous en dit :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Chateaubriante · il y a
re *****
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Sylvie Franceus · il y a
Bonne chance à vous
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mon soutien à votre oeuvre du Prix Leonardo !
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Jean Calbrix · il y a
J'ai oublié de voté, Christopher ! Je répare à l'instant !
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Bozlich · il y a
Félicitations et bonne chance à vous ! J'ai voté. Mon histoire "L'étrange histoire de Frank et son ami monsieur Stims" est aussi en finale. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-etrange-histoire-de-frank-et-son-ami-monsieur-stims
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