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A la mémoire des "patis"

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Gabriel Meunier

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A la mémoire des “patis”

Quand j'étais petit, une fois par mois, un cri étrange me terrorisait. C'était un appel déchirant, tout à la fois humain et déshumanisé.
Ce cri provenait d'une personne invisible ; elle devait rôder autour des maisons. Cri bizarre, répété à intervalle réguliers d'une voix d'homme, grave, assurée. Au même moment on pouvait percevoir un léger bruit de moteur. Lentement, tres lentement, un petit camion, plus tout jeune et brinquebalant, avancait dans la rue, tournait autour de chaque villa.

Ce cri pouvait se transcrire par OOOOhhhh-Op, OOOOOhhhh-Op !
Un blanc, puis il revenait, une heure durant peut-être. C'était le « pati ».
Périodiquement, deux ou trois fois dans l'année, le pati ramassait ferraille, vieux chiffons, et souvent bien plus. Il fut un temps où même les peaux de lapins faisaient l'objet d'un commerce, pour la chapellerie ou la fourrure. “Si tu n'est pas sage le pati va venir te chercher, il t'emportera !”.
Combien de parents, de grands parents n'ont-ils pas menacé le gamin d'être enlevé par le pati, jeté dans sa benne  ?

Cette forme de récupération valorisait nombre de marchandises tout en assurant un petit revenu à des personnes qui ne vivaient pas dans une franche opulence. Par ailleurs cette activité reposait sur un art consommé de la relation sociale, de la gestuelle, du maniement de la voix, sinon du chant.
Dimension artistique au sens fort, culture du pauvre, indéniablement.

Ainsi un art de la récup existe (ait?) depuis longtemps. Grands mères* astiquant le fourneau avec des coquilles d'oeufs, accomodant les restes de poulet sous deux ou trois versions dans la semaine, rapiéçant les draps troués d'une aiguille magicienne... Tant de ressources, de moments rabibochés, ravaudés, sauvés pour les enfants, les parents, les amis...
Les trente glorieuses changèrent la donne. Montagnes de produits jetés, d'objets neufs au rebut, d'appareils exangues apres trois tours de moulinette...Poubelles, décharges et usines d'incinération ne suffirent plus. L'ouverture des déchetteries ne parvint pas à ralentir le flot.

Le temps du récup'art était là.
Vieilles tenailles métamorphosées en papy bouliste, chignole ressuscitée en guignol, réchaud à pétrole converti en lampe de chevet... Idées, réalisations et marchés divers foisonnèrent.
Mais avouons-le, ce mouvement pas toujours franchement artistique et parfois racoleur conduit facilement à procurer une curieuse forme de bonne conscience.
Mais combien de « nids à poussière » en puissance ? Passée la fête, adieu le saint.

Pourtant il ne faut pas trop vite cracher dans la soupe. Ce développement du récup'art, à travers une possible dimension artistique, par son imaginaire, son humour, ses rapprochements étonnants, peut conduire à l'émergeance d'une autre forme de respect du monde, et pourquoi pas de sa magie ?
Séparer totalement l'utile (art de la récup) de l'esthétique plaisir (récup'art), est artificiel et conduit souvent à une impasse.

* Cf Mémé, Philippe Torreton, L'Iconoclaste, 2014
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