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A la lumière des ombres

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NéoEcaner

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Comme chaque matin, je prends un bain d’amour. Ma baignoire est un coquillage géant. Je flotte en son cœur nacré. Mon corps, en suspension dans le liquide cotonneux, est soumis à une circulation électrique propice à mon bien-être.

Je suis née d’un utérus artificiel. La procréation industrialisée, aujourd’hui maitrisée, souffrait encore de quelques défaillances. Entre autres conséquences, notre génération souffre du sentiment de ne pas être aimée et, en miroir, d’un manque d’empathie latent.

Les psycho-programmatrices de l’Institut pour l’Equilibre Social ont tenté de modifier notre schéma neuronal. Sans succès. Le Consortium de l’Irrationnel a alors imaginé des méthodes de compensation sensorielle. Les bains d’amour offrent de bons résultats. Ce protocole a été validé par le Conseil et fait désormais partie de notre vie.

Mais mes défauts de fabrication ont servi ma carrière. Mon mental est adapté aux fonctions militaires. Si nous vivons en paix, la communauté dispose d’une armée pour se protéger du monde au-delà de notre cité. Le monde des ombres. On m’a formée. Je suis devenue une gardienne de la cité.

Je suis en responsabilité d’assurer l’étanchéité de la ceinture externe. Je dispose du droit de circuler où je veux, de contrôler tous les espaces. Je dois m’assurer que rien ni personne ne puisse entrer ou sortir. Pas même une ombre. Surtout pas une ombre.

Pour les Sages du Conseil, je suis Quatorze, de la génération Alpha, mais on m’appelle Lamie. Je ne sais pas pourquoi. On ne s’interroge pas sur le prénom qu’on nous donne. Il fait partie de nous comme la couleur de nos yeux. Il y a quelques temps pourtant, une Ancienne m’a donnée une explication.

On m’appelle Lamie, parce que je n’étais pas seule à ma naissance. Nous étions deux dans l’utérus de verre. L’autre souffrait de défaillances physiques impropres à sa conservation dans notre cité. L’autre moitié de moi-même a été livrée aux ombres. L’apprendre m’a glacée.

Comme gardienne de la cité, j’ai souvent assisté à ces cérémonies. A la nuit tombée, l’homélie des grandes Prêtresses, les hautes portes de la cité que l’on ouvre, chose exceptionnelle et terrifiante, pour déposer les « mal nés » sur une table de pierre. J’ai vu les petits corps aussitôt disparus, emportés par les ombres. Je me suis souvenue des contes qu’on nous lisait et de la peur qu’ils inspiraient.

Nous vivons dans un monde fermé depuis toujours. C’est ce que nous apprenons enfants. C’est ce que je dois contrôler. C’est ma mission. A force d’ausculter chaque construction de notre cité gigogne, j’ai découvert des lieux cachés. Cette bibliothèque confinée, sans porte, sans fenêtre, coincée dans une architecture complexe pour mieux la dissimuler.

Si je n’avais pas découvert ces livres prohibés, si je n’avais pas lu ces écrits étranges, je n’aurais pas fait attention à ce que disait l’Ancienne. On nous avait prévenues qu’elle racontait n’importe quoi. On nous avait dit de ne pas l’écouter. On la laissait en liberté uniquement parce qu’elle avait rempli de hautes fonctions jadis, avant de sombrer dans la folie.

Pourtant un jour, je me suis arrêtée à sa portée. Elle me connaissait. Elle m’a raconté l’histoire de mon prénom. Elle était tellement précise que cela m’a d’abord désarçonné. Et puis elle s’est emportée. Elle a dit être ma mère et notre mère à toutes. J’ai vu qu’elle délirait. Mais le doute s’immisçait. Une fêlure apparaissait.

Jusqu’alors je cherchais les passages dérobés, les fissures de nos remparts dans l’unique but de les obstruer. Et puis il y a eu ces failles, celle dans mon esprit d’abord, et puis celle dans le mur d’enceinte dans cet endroit discret.
L’ouverture avait une taille inhabituelle, à la fois étroite et haute. Une femme pouvait s’y glisser. Une femme pouvait passer.

Alors je suis passée

dans le monde des ombres.

Je me suis fondue dans ce décor inconnu. J’ai avancé prudemment ne sachant où aller. Quand je les ai entendues, j’ai d’abord été saisie par la peur. Celle qu’on nous avait apprise. Après avoir manqué de fuir, je me suis approchée. Une ombre était là. Je voyais son dos voûté. Elle fredonnait d’une voix grave. Si son vocabulaire était différent du notre, il semblait complexe et nuancé. L’ombre avait un langage. Je reconnaissais des mots. Son corps se balançait en douceur. Il y avait beaucoup de tendresse dans ses gestes. Les mêmes que nos nourrices. Elle chantait une berceuse. Elle berçait un enfant.

Je suis rentrée chez moi. Je n’ai pas signalé la faille. J'allais revenir.

Je les ai observées chaque soir. Je me tenais en retrait, cachée, espionnant chaque échange, devinant leur langage, commençant à l’apprendre. Le bébé semblait être une de nos offrandes. Il avait le même défaut : cette excroissance entre les jambes. Leurs visages étaient recouverts de poils. Elles avaient des mâchoires larges, une musculature puissante, ne semblaient pas avoir de poitrine. Mais sinon, tellement semblable à nous.

Jour après jour, je suis venu avec moins de craintes, retrouvant ma position d’observatrice presque confortable, baissant un peu trop ma garde. Une ombre m’a découverte. Le groupe discutait de manière inhabituellement animée. L’échange vif m’a déconcentrée.

Un bruit derrière moi m’a rappelé à la réalité. J’étais seule et j’étais une intruse. L’ombre était venue satisfaire un besoin naturel. J’avais déjà remarqué qu’elles urinaient debout. J’avais essayé de reproduire maladroitement cette méthode chez moi, sans grand succès.

Elle a posé une main sur mon épaule. Je me suis retournée retenant un cri de surprise, retenant ma peur et retenant ma fuite. J’aurais pu me défendre mais elle ne m’a pas attaquée. Nous étions stupéfaites l’une comme l’autre. Tellement différentes et pourtant, nous reconnaissant.

L’ombre n’a rien dit, n’a pas appelé les autres. Elle m’a simplement regardée. Sa main sur mon épaule a glissé vers mon visage qu’elle a caressé avec précaution. J’ai ressenti une douceur intense. Et puis l’ombre a rejoint les autres. Son regard venait vers moi de temps à autre. J’étais restée là, incapable de partir, livrée à sa décision. Il ne s’est rien passé.

Au matin, j’ai rejoint la cité. Le bain d’amour n’a pas rempli son office. J’étais perdue et rien ne pouvait me ramener à la raison. Je repensais à cette ombre qui envahissait mon esprit. Elle me manquait. A mesure que je tentais de l’effacer, elle revenait. J’avais besoin de la revoir. J’avais besoin de revivre cette sensation étrange, tellement agréable, cette chaleur qui m’avait envahit. J’avais besoin de comprendre ce mystère : l’autre.

Le soir même, j’avais le cœur battant en rejoignant ma cache. Décision dangereuse que de revenir après ce qui était arrivé. Elan irrationnel. L’ombre m’attendait. Nous sommes restés silencieux. Aucune peur, aucune crainte, une complicité se dessinait imperceptiblement dans nos regards. Nous nous sommes souri. Puis nos mains se sont touchées.

C’était il y a quelques mois.

J’ai failli à ma mission. J’ai laissé la fissure ouverte. Je l’ai franchie chaque jour. J’ai gardé le secret. Mais aujourd’hui je dois parler. Je dois affronter le Conseil des Sages Femmes. Je dois briser le mensonge. Je dois comprendre ce qui nous a conduit là. Je dois leur demander des comptes. Notre cité semble parfaite mais à notre cité il manque le reste du monde.

Je suis nerveuse mais le bain d’amour semble faire du bien au petit être à l’intérieur de mon ventre. C’est lui qui me pousse à parler. C’est la vie qui pousse. C’est la vie qui pousse les murs, qui ouvre les passages, qui s’impose.

Ce que j’ai lu dans les livres cachés est vrai. Nous n’avons pas seulement des sœurs. Nous avons des frères. Ceux qu’on appelle les ombres ne sont pas des ennemis. Ce n’est pas ce qu’on nous a dit. Je les ai rencontrés. Je passe mes nuits avec eux. Ils prennent soin des enfants. Ils sont une autre part de nous même.

J’éprouve un sentiment de complétude à la lumière des ombres.

PRIX

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Souleymane Diallo Diallo · il y a
votre texte est extraordinaire, vous m'avez poussé à réflechir encore plus ,je vous invite à parcourir mon texte.
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Isabelle Lambin · il y a
Que serait la femme sans l'homme et l'homme sans la femme ? L'ombre d'eux-mêmes, c'est très probable.
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Pascal Gos · il y a
je ne suis pas fan de SF, mais votre texte ne reconcilie avec ce genre.
Je vous suis et vote pour votre texte si bien écrit.
A l'occasion venez me lire. ** le bonheur des choses imparfaites**
https://short-edition.com/fr/auteur/pascal-gos

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Paul Thery · il y a
Je suis vraiment déçu de ne pas voir cet excellent texte en finale
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NéoEcaner · il y a
Très touché par votre attachement à cette histoire. Vraiment.
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coquelicot · il y a
toutes mes voix pour ce monde du futur que l'on espère différent !
Un petit tour par chez moi ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Euriel · il y a
C'est très bien écrit et très original. Si vous le développiez et que vous l'enrichissiez, ça pourrait faire un très bon roman. Mes 5 voix. Bonne soirée, Euriel
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NéoEcaner · il y a
Merci pour votre regard Euriel
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Cétacé · il y a
Belle idée, très joliment écrite, avec beaucoup d'amour et de délicatesse, mes cinq voix, vous les méritez. Cependant si je peux me permettre - loin de moi l'idée de vous gêner - juste 4 petites fautes d'accord à corriger et ce sera parfait. Cé.
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NéoEcaner · il y a
Cétacé, vous m'intéressez !
Quelles sont ces fautes à corriger ?

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Omar Chakri · il y a
Très belle histoire d'une forte intensité . On apprend de grand-mère , des parents , des écoles ou des livres , c'est toujours des autres qu' on apprend . Merci pour ce moment de lecture constructive .
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Jean Nascien · il y a
Après avoir entendu du bien à propos de ce texte, l'amateur de SF et de fantastique que je suis s'est décidé à venir vous lire. Je ne regrette pas d'être venu. Dommage que la forme du concours impose la concision, car on voudrait en savoir davantage sur plusieurs choses évoquées dans le texte, notamment à propos de la remise des enfants sur l'autel situé aux portes de la ville. Vous avez l'armature d'un récit qui mérite d'être plus long ; qui, pourquoi pas, mérite d'être réécrit sous la forme d'une longue nouvelle. En plus, (mis à part quelques détails de ponctuation) le texte est bien écrit. Le ton s'adapte d'abord bien à "l'inhumanité" de la narratrice, pour ensuite évolué légèrement à mesure que grandit la part sentimentale de celle qui nous raconte cette histoire. On lit pas souvent de bonnes choses sur ce site, notamment dans les récits, qui plus est à l'occasion des concours thématiques. Donc bravo!
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NéoEcaner · il y a
Donc merci! Infiniment.
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JACB · il y a
L'équilibre du monde c'est l"amour et vous l'avez délicieusement semé dans vos lignes. C'est un très joli texte, merci et bonne chance NéoEcaner.*****
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NéoEcaner · il y a
Merci beaucoup JACB
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