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FINALISTE
Sélection Jury

Au milieu de la plaine ouverte à tous les vents, les quelques maisons du hameau résistaient aux assauts des bourrasques. La camionnette du facteur souleva un nuage de poussière en parcourant l’unique rue, qui dessinait un trait d’albâtre dans ce fatras de bicoques mal assorties.

Des enfants aux pantalons élimés accoururent en piaillant pour le saluer et attraper à la volée les quelques lettres qu’il avait à distribuer. Délesté de son paquet, le véhicule accéléra en klaxonnant. À la fenêtre de la dernière maison, une femme habillée de noir le salua silencieusement du haut de son mince balcon.

Les gamins s’engouffrèrent au café et posèrent les lettres sur le comptoir. Le cafetier leur servit une limonade tiède qu’ils engloutirent avant de s’égailler en tous sens dans le petit village. Le plus grand remonta en trombe jusqu’à la dernière masure aux volets bleus dont la peinture s’écaillait.
Il secoua le heurtoir à toutes forces.
— Maria, Maria ! Le courrier ! 
— J’arrive... lui répondit une voix depuis l’arrière-cour.

Quelques instants plus tard, les villageois s’étaient assemblés dans un joyeux brouhaha à la terrasse sous le platane. Le silence se fit quand Maria s’assit à son tour à sa table, au centre de l’assistance. Elle chercha ses lunettes dans les plis de sa blouse, les chaussa et décacheta la première enveloppe, envoyée par son fils à Marco.
Bella écoutait en souriant les nouvelles du garçon qui étudiait à la ville depuis deux ans déjà. Il serait presque un homme quand il reviendrait aux prochaines vacances.
Maria lut encore deux lettres qui parlaient d’ailleurs, de négoces, de découvertes, de rencontres et d’explorations. Les phrases emmêlaient comme à l’accoutumée les anecdotes aux recommandations, les vœux aux embrassades. Avant de se teinter d’une douce et amère nostalgie pour la vie laissée en arrière au village.

Songeuse, Bella semblait comme absente, tandis qu’elle passait la main sur le léger arrondi que formait son ventre sous le tissu de sa robe à fleurs. Elle sursauta quand elle sentit les regards peser plus lourdement sur elle. Elle n’avait pas entendu Maria annoncer que le dernier courrier lui était adressé. Elle se raidit et se redressa sur sa chaise d’acier.

Maria déplia une simple feuille de papier. Elle parcourut des yeux les quelques mots par lesquels Giuseppe annonçait qu’il était incapable de recevoir l’amour que Bella lui portait, qu’il ne pourrait devenir le père de l’enfant à naître et que c’était pourquoi il était préférable qu’il ne revienne pas.
Maria avait imperceptiblement pâli. Elle garda le silence plus longuement qu’à l’accoutumée. Le village tout entier retenait son souffle. Elle déchaussa ses lunettes, plia consciencieusement le feuillet qu’elle tenait et l’enfouit dans sa poche avant de prononcer d’une voix sourde, en regardant Bella :
— Giuseppe est malade. D’un mal que l’on ne guérit pas. Il dit qu’il veillera sur l’enfant et sur toi depuis là où il s’en va. 

Bella poussa un cri. Candido la reçut dans ses bras lorsqu’elle s’affaissa. Il fit de son corps un rempart où vinrent s’écraser les sanglots qui la secouaient. Sans être certain qu’elle puisse l’entendre depuis la détresse sans fond dans laquelle elle se sentait sombrer, il lui jura à l’oreille qu’il prendrait soin d’elle si elle y consentait. Qu’il n’aurait de cesse de lui adoucir l’existence. Que l’enfant ne manquerait de rien. Qu’il leur tisserait le plus beau des écrins. Les larmes de Bella se mêlaient aux mots qu’il continuait à déverser tout en la serrant fermement contre lui.

Le village savait l’amour limpide et entier que Candido portait depuis si longtemps à Bella sans avoir jamais osé l’avouer. Nul ne douta que, tout à la joie inespérée de pouvoir vivre à ses côtés, il tiendrait fidèlement les promesses qu’il faisait sur la place ce jour-là.

Mais Maria savait déjà que plus jamais Bella ne sourirait avec le même éclat.

* * *

Le vent sifflant s’engouffrait entre les maisonnées. Chacun se tenait claquemuré chez soi dans la nuit qui tombait. L’enfant avait collé son nez au carreau glacé et s’amusait à souffler des volutes de buée. Il crut apercevoir quelque chose bouger dans l’encoignure de la ruelle qui lui faisait face. Bella l’appela à l’étage, il était l’heure de se coucher.

Restée seule dans la ruelle obscure, l’ombre hésitait. Deux fois, elle voulut s’élancer. Frapper à la porte, annoncer son retour, reprendre sa place dans la maisonnée qu’elle avait abandonnée. À la troisième fois, Giuseppe traversa la rue et saisit la chaîne de la cloche de la porte d’entrée.

Un « Non » prononcé d’une voix rauque interrompit son geste. Quand il se retourna, Maria se tenait là. Il se jeta tout contre elle et se blottit dans son giron pour étouffer les cris que les regrets voulaient lui faire pousser.

Maria le berça, longuement, et lui raconta. Qu’elle avait préféré le dire mort que de laisser Bella se noyer dans l’illusion qu’un jour il reviendrait. Que l’enfant avait eu besoin d’un père pour lui apprendre à marcher. Que l’on se relève mieux d’un deuil, si lourd fût-il à porter, que de nourrir un intangible espoir, jour après jour, heure après heure. Que l’attente creuse des plaies impossibles à cicatriser. Qu’une vie tissée de rêves draine dans ses sillons trop douleur et de désolation.

Giuseppe finit par accepter de relever les yeux mais il n’eut rien à ajouter que Maria ne savait déjà. Alors sans prononcer un mot, il la raccompagna jusqu’à la masure aux volets bleus que Candido avait repeints durant l’été.

Maria ramassa l’ouvrage qu’elle avait précipitamment lâché à l’instant où Giuseppe était passé à sa fenêtre un peu plus tôt dans la soirée. Elle s’assit lourdement dans la bergère aux couleurs fanées.

Dans le cliquètement des aiguilles qui reprenaient déjà leur immuable danse, Giuseppe referma à jamais sur lui la porte du passé.

PRIX

Image de Été 2019
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Marie Quinio · il y a
Je me souviens très bien de votre texte, bonne finale Claire
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DUCIMETIERE · il y a
Très belle histoire ! Mes voix.
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Annick · il y a
Une ambiance de sieste et de palabres, une vision de vieillards vêtus de noir autour de celle qui lit, qui permet à la vie et au monde de s'asseoir ici bas, à l'ombre d'amours bannis, d'âmes mortes. Merci pour ce moment délicat et ce pincement au cœur lors de rencontres avortées.
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Vrac · il y a
Un film italien aux lignes claires, mais certes pas la dolce vita
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Michaël ARTVIC · il y a
Bonne chance Claire, encore bravo pour cette lettre ;)
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Ghislain Tshalwe · il y a
La vie paisible de village avec son lot de petits incidents... Votre plume a peint avec des couleurs froides la douleur de cette femme trompée. Bravo Claire j'ai aimé votre description pittoresque de cette vie de simples gens. Mes voix...
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Samia.mbodong · il y a
Je soutiens encore Bravo!
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Sylvie Neveu · il y a
Belle finale
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Valerie Rosier · il y a
C'est une ambiance très bien évoquée et très évocatrice de le vie d'un village, de ses secrets et cela dit n peu de mots. Bravo, c'est très reussi
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Stéphane Sogsine · il y a
Cara Maria che protegge il villaggio ! +5
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