A la croisée des chemins

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

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Suzanne n'avait pas trop souffert. La maladie ne l'avait pas taquinée trop longtemps, par chance, reconnaissait-elle. Elle arrivait à en rire, même dans les derniers jours, où nous savions ses souffrances plus fortes. Elle continuait à sourire, malgré les douleurs. Elle avait cette faculté, Mamie Suzie. Prendre la vie, plutôt du bon côté. Une femme positive, même dans les épreuves les plus difficiles qu'elle traversait. Elle avait cette force incroyable des femmes puissantes que rien n'arrête. Je ne sais où elle la puisait. Je l'admirais profondément. Elle me manquerait. Terriblement.

Les médecins ne nous cachaient rien. Ce maudit crabe l'avait emportée à la fulgurance d'un éclair des soirées orageuses d'été. Un coup de tonnerre dans nos existences heureuses. Elle rejoignait mon grand-père Ernest dont j'avais conservé essentiellement des souvenirs olfactifs. Ceux du tabac de sa pipe en bruyère qu'il savourait délicatement, assis sur son fauteuil en rotin au coin de l'âtre. Après sa mort, personne n'avait osé s'y asseoir. Quelques images majestueuses me revenaient en tête. Je le revoyais déposer délicatement son tabac dans la chambre, concentré. Sa pipe au bec, il tétait, tirait sur la longue tige de petites bouffées, en aspirait soudain, une plus grosse, puis la saisissait dans sa main, la caressait et la libérait enfin dans les airs, comme un oisillon prenant son envol pour la première fois. C'était à chaque fois un spectacle. Chacun profitait de cette atmosphère délicieusement enfumée, des effluves subtils et sucrés aux arômes vanillés.

Mes grands-parents se retrouveraient après une longue séparation.

Depuis toute petite, j'apprécie les cimetières. Certains les trouvent austères et figés. Je pense tout le contraire et y perçois la vie. Chaque semaine, j'accompagnais Suzanne. Je l'observais, droite, devant la tombe de son bel Ernest. Je restais à l'écart, discrète, pour ne pas troubler leur intimité. Aurais-je la chance de trouver l'homme qui comblerait mon existence ? Elle lui parlait. Douce et bienveillante. Elle semblait toujours amoureuse malgré ses années d'absence. Je m'éloignais pour respecter leurs retrouvailles. Je déambulais dans les allées. Je m'arrêtais sur les tombes de ces morts inconnus. Les sépultures joyeusement fleuries comme celles dénuées de bouquets, les pierres aux visages gravés qui me souriaient ou celles anonymes, abandonnées à un triste sort. Je prenais plaisir à imaginer la vie de ces âmes défuntes, parsemées de bonheurs et de chagrins. Suzanne aimait flâner, elle aussi, entre les tombes. Elle s'arrêtait devant certaines plus longuement que d'autres, notamment celles de ses amis, disparus trop vite. Sa promenade suivait toujours le même parcours. Confrontée ainsi à la mort, je n'en avais plus vraiment peur.

Je viendrai souvent dans notre petit cimetière, partager avec Suzanne, mes joies et lui confier mes peines. Je ne serai pas seule. Elle m'écoutera. Comme elle le faisait à chaque fois. Elle était toujours là pour moi. Pleine de tendresse et d'affection. Cela continuerait dans l'au-delà. Je le savais. Elle m'avait élevée. Elevée dans tous les sens du terme. Aider à grandir. A devenir la femme que j'étais aujourd'hui. Une femme forte, libre et instinctive. Elle ne cessait de me rappeler que mes choix n'appartenaient qu'à moi. Il ne fallait laisser personne me dicter ma vie. Jamais, répétait-elle. Elle avait cette conviction dans le regard, la voix et le poing qu'elle serrait fort. Je retenais la leçon.

La cérémonie avait été sobre et pleine d'émotion. A l'image de Mamie Suzie. Je partageai la lecture d'un poème de Baudelaire qu'elle aimait tant, la voix chevrotante. Une pluie fine tombait sur nous mêlée aux larmes qui coulaient sur nos visages. Elle fut bientôt chassée par le soleil laissant apparaître un arc-en-ciel. Le nom de Suzanne serait gravé sur une feuille en laiton, suspendue à l'Arbre des Printemps, l'immense structure métallique qui se dresse au cœur du jardin du souvenir.

Nous nous retrouvons, ma mère et moi, dans la petite maison que Grand-mère avait quittée quelques semaines plus tôt, lorsqu'elle fut admise à l'hôpital. En urgence. Nous replongeons dans les souvenirs de nos enfances. Une page de notre vie se tourne. Douloureuse. Le vieux fauteuil en rotin d'Ernest et le rocking-chair de Suzanne qui lui fait face, resteront définitivement vides. La petite cuisine en formica gris et brun ne sentira plus l'odeur du cake délicieux à la cannelle que Suzanne réalisait lors de nos goûters improvisés. Maman prépare un café. Serré. Comme mon cœur lorsque je pénètre le cagibi à l'entrée de la maison. C'est là que Grand-mère entasse son matériel de couture.

La pièce est une véritable mercerie. Une caverne enchantée. Je pouvais y passer des heures sans jamais m'ennuyer. Couturière hors-pair, elle y partageait avec moi ses nombreux trésors. Sa meilleure amie Hortense, lui avait tout appris. Chaque semaine, Suzanne lui rendait visite. C'était une étape incontournable de sa promenade silencieuse à travers le cimetière. Elle s'agenouillait sur sa stèle et restait immobile de longues minutes. Elle continuait de partager avec elle ses secrets. A l'adolescence, maman m'avait raconté qu'Hortense s'était donné la mort à la suite d'une désillusion amoureuse. Suzanne ne s'était jamais vraiment remise de sa disparation aussi soudaine que brutale. Longtemps, elle s'était sentie coupable de ne pas avoir pu empêcher le geste fatal de son amie. Jamais, Grand-mère ne m'en avait fait part. Je respectais ses silences.

A son tour, Suzanne m'avait initiée à quelques réalisations. Mais, je n'avais ni sa patience ni son talent. Ses doigts étaient fées. Je conservais précieusement dans la malle en bois sculpté de ma chambre d'enfant, tous les jolis habits qu'elle m'avait confectionnés. De ma tenue de baptême en flanelle blanche et dentelle à ma robe de danseuse de flamenco rouge et noire que je portais pour le carnaval de l'école. La vieille machine à coudre à pédale est là. Immobile. Je la caresse tendrement en repensant aux paroles de Grand-mère qui me la léguait à sa mort. Un frisson me parcourt. Ce jour malheureux est arrivé. De nouvelles larmes naissent au bord de mes yeux.

Chaque article est soigneusement rangé à sa place. Immuable. Les étagères regorgent de pelotes de laine, de carrés de tissus aux motifs imprimés, de rubans, de dés à coudre et d'aiguilles. Les boîtes sont pleines à craquer de boutons qui me fascinent. A l'intérieur, il y en a des centaines. Des milliers, peut-être. De toutes les formes. De toutes les matières. De toutes les couleurs. Des arcs-en-ciel de bonheur. Je veux y plonger la main. Retrouver ce plaisir d'enfant. Je découvre une boîte magnifique que je n'ai jamais remarquée. C'est une boîte à chaussures ancienne. Une boîte en métal. Elle est légère. Elle me semble vide. Je soulève délicatement le couvercle sur lequel un lapin musicien joue joyeusement du tambourin.

Sur la photographie jaunie par les années, je découvre Suzanne, le jour de son mariage. Je reconnais sa jolie robe à bretelles qui dévoile un ventre arrondi. Maman. Suzanne a 20 ans. Elle est belle avec ses longs cheveux noués en chignon. A ses côtés, se tient une jeune femme élégante. Toutes deux portent le joli bouquet d'arômes. Leurs regards me captivent. J'y lis une certaine mélancolie en ce jour de fête. Le dos du cliché dévoile un message joliment calligraphié.

Le 06 avril 1956,
A ma douce et tendre Suzanne,
Tu as préféré emprunté la voie que l'on t'a tracé plutôt que de te risquer à suivre nos chemins détournés. Je ne te condamne pas. Ernest est un homme bon qui saura t'aimer. Quand tu liras ces quelques lignes, j'aurai aussi fait mes choix. Ne m'en veux pas. Il m'est impossible de vivre loin de l'Amour qu'on nous interdit.
Sois heureuse et ne regrette rien.
Je t'aime.
Hortense
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