A l'unisson

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Ingénieur agronome, amoureuse des livres et des lettres. Une plume en pause pour cause de deux mini-moi à gérer ! Lauréate du concours « Dis-moi dix mots semés au vent » 2012/2013. "Le  [+]

Hélène est à Paris ; née dans une famille de Montmartre, elle y a toujours vécu.
Depuis sa plus tendre enfance, le Sacré-Cœur qui orne la fenêtre de sa chambre accompagne ses émois.
Elle ne connait que le bruit enveloppant de la ville qui masque le chant des oiseaux, véhicule le fluide vital de l'activité diurne et prive les hommes de la sérénité du silence. Elle s'en est accommodée, l'urbain est son quotidien.
Le calme lui manque.

Vendredi soir, c'est le week-end. Pour deux jours, elle a décidé de quitter la capitale, seule, sans prévenir ses parents qui n'auraient pas approuvé ce qu'elle s'apprêtait à faire. Ce sera sa première rencontre avec le monde rural et la nature sauvage.
Sur les étagères richement embouquinées qui meublent sa chambre, les ouvrages sur les grands espaces naturels en France ne manquent pas. La famille citadine qu'elle fréquente ne comprend pas son engouement pour ces choses-là ; eux préfèrent évoluer dans ces ruches géantes qui manquent de fantaisie.
Son sac est sur le lit, le ventre repu de gros pulls, de pantalons épais, de gants et de bonnets. Elle le regarde, pensive. L'angoisse poignante de l'inconnu était à l'affût depuis l'aube et l'assiège maintenant. Enfin, elle va réaliser son rêve. Elle tient dans ses mains son ouvrage le plus précieux « Les Vosges sauvages ». Son grand oncle, un homme sain de la terre, lui a offert pour ses douze ans. Ce fut son livre de chevet des mois durant.
Pour cette jeune fille emprisonnée par la vie, ces territoires sauvages s'apparentent au paradis.

Gare de l'Est, samedi matin, il est 6h30.
Le Train à Grande Vitesse n° « 5454 » avale des centaines de voyageurs ; sa locomotive est préparée pour partir à l'assaut de la distance.
Sur le quai, Hélène hésite, seule sur un banc, son livre serré fort contre sa poitrine naissante.
D'un coup, la détermination habille son visage espiègle. Elle avance d'un pas sûr et monte dans la voiture « 17 ».
Elle s'installe dans le bouillonnement du moment ; les yeux rivés sur leur billet, les passagers cherchent leur place.
Absente, Hélène jette son regard sur le quai.
« Bonjour », lui dit un jeune homme. Il s'assoit et pose son sac de randonnées cousu d'écussons divers à ses pieds. Sa peau matte et son corps musclé troublent la citadine ; son air d'aventurier l'intrigue ; ses yeux vert profond l'émeuvent.
« Bonjour », répond-elle timidement.
La locomotive se met en marche. Les poteaux métalliques, sillonnant de leur corps squelettiques la gare, défilent lentement ; le train accélère puis, après quelques kilomètres, extirpe ses passagers de l'emprise de la ville.
Fendant en deux les paysages qu'il traverse, le convoi transporte deux jeunes gens qui, de fil en aiguille, en viennent à parler des Montagnes. Julien est un amoureux de la nature ; il habite avec ses parents dans une ferme nichée au fond d’une vallée reculée. Hélène lui parle de sa ville, de son enfer, de ses angoisses quotidiennes, de sa soif de nature. Comme il la comprend.
Sur le quai n°6 de la gare de Strasbourg, ils se disent amicalement adieu.

L'air frais gifle Hélène.
Après un long trajet en train, puis en bus, elle est enfin arrivée. Sur le parking inondé de voitures et de gens, la forêt l'appelle ; elle entend son doux murmure farouche. Son sac sur les épaules, elle s'y engouffre.
Elle marche, profitant du paysage qui vient charmer ses sens, la neige craquèle sous ses pieds, le son de ses pas raisonne dans l'immensité silencieuse de la montagne.
La nature semble ne pas se soucier de sa présence, elle l’ignore et pourtant l’accepte en son sein.
Les écorces, gardiennes de la renaissance printanière, semblent mues par les battements de la sève engourdie. Les rayons tièdes du soleil pénètrent dans les sous-bois, frappent le visage rosé de la citadine, réchauffent son cœur et ravivent son âme.
Pour la première fois de sa courte existence, Hélène se sent vivante. Dans une clairière inondée de lumière, elle pose à terre son sac et s’installe doucement contre le tronc d’un douglas. Elle se fond dans l’arbre, elle respire l’air du bois, elle caresse doucement la surface de son corps.
Elle se sent proche de ces êtres patients, immobiles mais vivants.
Elle s’endort, apaisée, dans cet écrin de blancheur.

Le soleil lèche sa joue et l’éveille en douceur.
Rien n’a bougé ; ni le sol, ni le ciel, seul le silence est rompu par un groupe de randonneurs.
Au fond de la vallée qu’elle vient de rejoindre, on entend frémir un ruisseau.
En amont, l’auberge où elle va passer la nuit est nichée sur un promontoire rocheux qui reflète la lumière orangée du crépuscule.
Le silence et la nuit l’enveloppe.
Après le coucher du soleil qu’elle a observé depuis le promontoire, elle pénètre dans la ferme. Une femme rondelette aux yeux de charbon l’accueille chaleureusement. Sa chambre est à l’étage, son fils va l’y conduire.
Sur le pas de la porte, l’homme du train apparait. Le silence, suspendu quelques secondes, est interrompu par un rire franc. « Quelle coïncidence ! », s’écrit-il. Hélène rougit, la patronne sourit.
Une fois devant la chambre, Julien lui propose de l’emmener dans les bois pour lui montrer les endroits que seuls les « gens du coin » connaissent. Elle accepte.

Un coq chante, l’inquiétude de la nuit prend fin.
La lumière pâle et gorgée de rosée mouille les prés.
Les sous-bois s'éveillent en douceur, bercée dans une fraîcheur d'humus.
Julien et Hélène foulent déjà, dans la paix du silence, le corps somnolent de la montagne. Pas un mot depuis le matin, seulement eux et la nature. Dans leurs sacs, quelques provisions.
Hélène est émerveillée par le paysage qui se déploie devant eux.
Les forêts endormies qu'ils surplombent viennent lécher les pentes abruptes de contreforts rocailleux. La brume se faufile au travers des arbres centenaires et façonne une mer bordière aux clapotis rythmés par les tourmentes du vent.
Julien la regarde. Elle n’ose se tourner. Il lui serre délicatement la main. Elle sourit.
L’amour s’invite, les cœurs battent à l’unisson ; le bonheur n’est pas loin.
Ils ne sont plus qu’un et savourent cet instant qui marque le début d’une aventure humaine, à deux.
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