A House: Argyle Avenue, Manchester

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Chaque matin était célébré comme on accueillerait avec soif les premières lueurs de la conscience renaissant après l’obscurité des heures nocturnes. Tout d’abord, c’était une lumière blanche, tiède et pleine qui traversait les blancs rideaux et se propageait dans la chambre ; puis, c’était le son d’une voix qui traversait le mur séparant la pièce de la salle de bain, une voix doucement masculine qui fredonnait ou chantonnait tandis que l’accompagnait le son de l’eau épurant un corps, des gouttes par milliers tombant contre le marbre de la douche, discrètement, pour ne pas trop atténuer la voix.

Un accord parfait était celui qu’elle sonnait avec l’une des locataires. Les longues soirées étaient particulièrement signe de sa rencontre. Elle était un flot de paroles continu, sans cesse elle émettait une opinion, discutait une idée, s’offusquait d’un état du monde, rêvait sur les vers d’un poète romantique. Elle était richesse, indéniablement. Des fois, les mots ne suffisaient plus, alors elle dansait, elle chantait ou criait. D’une voix forte et assurée, toute sa présence se traduisait dans ces éclats d’elle. Ses tournoiements dans la cuisine tandis que sa piètre combinaison culinaire anglaise finissait de chauffer, tournoiements de couleurs, joie. Des fragments de chansons entrecoupés, provenant de sa chambre, au dernier étage, la force d’une voix. Une voix qui traduisait cette volonté, cette conviction à désirer enseigner, cette passion pour transmettre, cette envie de partager un savoir. Ces métaphores qu’elle faisait pour dépeindre ce futur métier et cette relation particulière qu’elle entretenait avec une matière privilégiée : la science de la vie, la biologie. Kundera disait que l’amour naissait d’une métaphore, et c’était ainsi que Laura apparaissait : une déclaration clamée à la vie, au monde.

La maison était vivante parce qu’elle chantait. Il suffisait de passer sa porte lourde de couleur vert sombre, et se présentait alors dans l’obscurité face au grand escalier raide, la mélodie brumeuse d’une musique électronique, musique lourde remplissant l’obscurité de sa non-pesanteur, le son, dessinant une ambiance presque surnaturelle, sortait de sous une des portes blanches, supposant le précieux lecteur de vinyle, locataire insoupçonné. Une autre fois, c’était le son fort et joyeux du cuivre d’un instrument, un saxophone qui chantait, des notes qui s’échappaient du froid de la cave et se propageait à la fois dans la demeure, mais aussi dans toute l’avenue, conférant une présence chaude à l’un de ces après-midi d’automne. Une fois encore, c’était une voix nue qui accompagnait une démarche, des mots lancés sur une mélodie inconnue ou connue, des mots lancés d’un sourire.

“I’m better listening to music than people”, il avait prononcé avec son naturel habituel ces mots et ils apparaissaient comme déjà écris, leurs lettres noires se découpant sur la page blanche d’un roman qui dresserait son portrait. Habité et construisant sa personnalité par la musique, il était un joyeux et discret personnage. Parfois, il descendait dans le froid de la cave pour faire sonner pendant des heures ses instruments. Le son retentissait alors dans toute la rue, l’envahissant, l’arrêtant dans son cours. Ecouter la maîtrise et le talent qu’il déversait en jouant était comme contempler consciemment l’une des ailes de beauté de la vie. Il définissait la musique lorsqu’il jouait, musique comme compagnon de voyage, de vie, comme un état d’esprit supérieur et hors du temps, présence, joie. La musique semblait être la raison de son sourire permanent. Des percussions au rythme africain résonnant dans la petite cuisine jusqu’au mouvement jazz de son saxophone, artiste.

Il est étrange d’apprendre à connaître des personnes dans une maison, de ne les croiser presque exclusivement qu’entre ses murs, de les voir vivre et penser en cet espace réduit car c’est alors que le lieu prend vie. Chaque parcelle matérielle est associée à une parole, une émotion, une réaction. Que ce soit simplement l’échange quotidien matinal d’un « Hello! Any plan for today? » ; la forme d’un corps sur le sofa, le visage éclairé par la luminosité de la télévision ; le bruit de pas dans les escaliers dont on cherche à déterminer l’appartenance (elle ? lui ?) ; ou le souvenir plus sensible d’un soir de tendresse.

Nonchalance, d’une silhouette, odeur, d’un mouvement, passage. Le flottement de relents de lessive, légers, signalant sa présence passée. L’immensité d’une chambre, aux allures de palace. Le soupçon gracieux d’une naissance aisée.
Au bleu sombre d’un regard traînant et certain, posé, effleurant sans un bruit les choses et les gens. Regard habitant un visage raphaélique hanté par une jeunesse anglaise fortunée. Un corps long, légèrement arrondi vers l’avant, des jambes et des bras fins entouraient un ventre sans défaut, lisse et beige, les muscles se devinant. Et le visage, dessin au tracé délicat, portait ces lèvres mouillées, souriantes d’un rose vulgaire, volupté suggérée à celle qui en goûtera la rosée. Le nez droit, les cheveux d’un blond foncé aux boucles timides encadrant un front grand et blanc. Et une voix, puissante et grave, ou murmure fredonnant, incarnée dans un corps parfaitement proportionné, aux formes douces et fines, presque féminines
L’allure de ce jeune homme était celle posée et certaine du félin. Discrète et noble, passagère. Une nonchalance travaillée, à l’image d’une légèreté de vivre dans toute la puissance du temps présent. Il aimait s’habiller d’élégance. Il aimait la musique forte, de celle qui suffisait à meubler de son souffle une maison, de celle qui effaçait éphémèrement l’absence, emplissant tout l’espace. Il était présence dans le silence, des paroles lancées d’un ton fort et grave, un bonjour, un sourire large, et encore des centaines de mots anglais, parfois –trop souvent- obscurs, résultat d’une rapidité flouant le sens.
Il était la douceur chaude de mains vagabondes et carnassières. La force de l’étau de deux bras et le souffle chaud contrasté par la nuit. De toute sa puissance, la plus nette image qu’elle conservait de lui était celle de l’obscurité, celle qu’elle ne voyait pas, mais qu’elle sentait et ressentait. Il était ce contact formé par leurs deux corps, la chorégraphie improvisée dans laquelle, un soir, il l’avait invitée.

Du hasard qui réuni les locataires de cette vieille maison anglaise, à présent éparpillés, ne restera peut-être que ce bref portrait en triptyque ; pourtant, ses couleurs restent intenses et toujours il veille sur ces souvenirs sonores, racines espérées du merveilleux de rencontres futures.

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