À chaque anniversaire...

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À chaque anniversaire on lui offrait du passé et ça commençait à l'énerver sérieusement. Ce n'était pas parce qu'il était devenu le doyen de la maison de retraite qu'il fallait le croire gâteux. Tout le personnel s'empressait autour de lui et même le directeur était d'un mielleux insupportable.
Et les cadeaux ! Musique d'un autre âge, bibelots kitsch ou livres d'auteurs oubliés, tous ses proches rivalisaient dans le mauvais goût le plus atroce. Il balayait tout ce fatras d'un revers de canne rageur, à la grande joie de ses arrières-petits-enfants qui ne venaient que pour le voir faire son numéro. Eux seuls devinaient qu'il avait toute sa tête et ils se comprenaient sans mot dire.
De toute façon, on pardonnait tout à un homme comme lui, qui était né lors de la première guerre mondiale, avait combattu lors de la deuxième et connu Édith Piaf à ses débuts ! Ah, on savait s'amuser en ce temps-là. Mais il savait que c'était bel et bien un passé révolu, celui de sa jeunesse.
Personne ne comprenait qu'à son âge justement, c'était le présent qui l'intéressait, l'avenir étant lui un luxe beaucoup trop aléatoire.
Alors il s'était fixé une règle stricte. Chaque jour trouver un geste, une action qui lui prouvait qu'il n'était pas encore un esprit vide dans un corps décrépit. Il avait la chance d'avoir ses facultés intellectuelles ralenties mais encore intactes, pas comme tous ces malheureux qu'il côtoyait ici.
Depuis lors, les alertes incendie, les commandes imprévues de friandises pour les pensionnaires ou d'articles de sex-shop au nom du directeur étaient devenus fréquentes dans cet établissement. Il avait perdu pied face aux nouvelles technologies depuis bien longtemps, mais tous ces jeunes insolents qui composaient sa tribu devaient bien servir à quelque chose, non ?
Et chaque mois, pour s'amuser, il réécrivait son testament en modifiant les clauses et surtout la date, scrupuleusement notée, et l'envoyait à son notaire pour redonner un peu de piment à son existence. Et pour mettre la pression à ses héritiers un peu trop pressés. À part les plus jeunes, tous des chacals.
Le seul objectif qu'il se fixait désormais était d'atteindre les cent ans. Encore un (ou deux ?) anniversaires de ce genre et il pourrait peut-être enfin accepter de devenir une relique du passé.
Il pourrait même passer le flambeau de la résistance à son voisin plus loin dans le couloir. Pas encore quatre-vingt-dix ans mais un as de la technique. C'était lui qui avait piraté les caméras de surveillance et lui encore qui avait provoqué la coupure de courant pendant l'émission de téléachat. Un garçon prometteur... Mais c'était quoi son numéro de chambre ? Et comment s'appelait ce garçon déjà... ?

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