À ce frère que je n'ai jamais connu

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A toi, mon frère, que je n’ai jamais connu,

Je dis que je ne t’ai pas connu, car je ne me souviens pas de toi. Je me suis menti, je me suis forgé des souvenirs avec toi, mais ils n’ont jamais existé. Je me souviens de maman qui pleure quand elle parle de toi, de papa qui est muet lorsqu’on aborde le sujet de ton existence. Je me souviens que tu étais, et que tu es toujours, un sujet tabou. Mais de toi, non, je n’ai aucun souvenir. J’ai une photo de toi, que j’ai pris de la boîte à photos de maman quand ils étaient absents. J’ai dû chercher et je l’ai cachée, comme un trésor – ou une bêtise. Je me suis toujours dit que je n’avais pas le droit – de te pleurer, de te chercher, de te chérir. Qui suis-je, pour vouloir te connaître ? Comment infliger cette peine à papa et maman, quand eux ont partagé presque 11 ans de ta vie ? Je ne me suis jamais autorisé la faiblesse. Je devais peut-être le faire en étant plus jeune, lorsque je n’avais pas encore compris.
Tu es mort quand j’avais 2 ans. Depuis, je suis forte pour deux. Je rends nos parents fiers pour 2. Papa est un peu dur sur les bords, il veut que je sois forte – pour 2. Maman me protège et veut que je vive – pour 2. Ils n’en parlent jamais, je suis la seule à oser. J’ai sauté le pas et je suis maintenant en thérapie, tu sais ?
Il a fallu attendre mes 23 ans pour que j’accepte enfin que quelque chose n’allait pas. J’ai toujours jalousé les personnes avec des frères et sœurs. J’ai toujours envié ces enfants qui ne jouaient pas tous seuls, qui ne fêtaient jamais leur anniversaire seuls, qui se chamaillaient avec les autres enfants de leur famille. Je me suis énervée devant les familles qui se déchiraient, qui disaient « j’aurais préféré être fils/fille unique ». J’ai dit que j’étais fille unique, je le dis encore. Mais ce n’est pas vrai.
Je ne suis PAS fille unique. Je le suis devenu. Comme on devient dentiste ou mère. Je n’ai pas choisi, mes parents non plus. Je suis née 9 ans après toi. Je pense que mes parents sentaient que c’était la fin pour toi, tu sais ? Maman m’a dit que c’était un soulagement. Je ne sais pas quoi en penser, je t’ai idéalisé pendant tellement d’années ; cela m’a fait un choc lorsqu’elle me l’a dit, en pleurs. Sur le coup, mon cœur a saigné. Comment une mère pouvait dire cela ? Mais depuis, j’ai compris. Tu n’étais pas tout à fait un enfant de 11 ans, tu sais ? Tu étais un bébé, handicapé et emprisonné dans le corps d’un enfant plus vieux. Tu ne parlais pas, ou peu, tu ne mangeais pas tout seul, tu ne marchais pas. Tu ne savais rien faire. Et maintenant tu n’es plus. Enfin, cela fait 22 ans, en réalité, que tu n’es plus. Tu aurais 33 ans. Mais tu ne les as jamais eus, et de toute façon tu n’aurais pas eu réellement 33 ans.
L’esprit d’un nourrisson dans un corps plus vieux. Voilà ce que je dois me résoudre à accepter. On ne m’a pas privé d’un frère, je n’en aurais pas eu un, si tu étais resté en vie. Je n’aurais pas été la même personne. Je me souviens de comment j’étais, en maternelle. Mon amie, et ma rivale, Lucie, cette chère Lucie, elle me protégeait, tu sais ? Je crois que je n’étais pas tout à fait moi-même, ou peut-être que si – dans tous les cas, c’était toujours elle qui répondait à ma place quand quelqu’un me posait la question « et toi, Alice, tu as des frères et sœurs ? ». Alors je me bouchais les oreilles, oui, vraiment, et, à la cantine, Lucie racontait à ma place. On s’est chamaillé toute notre enfance – nous nous battions pour la première place – avec Lucie. Mais elle a toujours su, elle était la première, celle qui comprenait ce que je traversais, sans vraiment le comprendre.
Je me vois parfois comme la grande sœur, parfois comme la petite sœur, parfois comme une âme égarée qui n’attend que toi. Et pourtant, je sais. Je sais que tu n’existes plus, je sais que cette image que j’ai de toi n’a jamais existé. Je me dis parfois que tu serais fier de moi, mais je sais que tu n’es pas en état de l’être – les handicaps ne disparaissent pas dans l’au-delà. Tu restes et resteras un bébé dans un corps plus vieux. Mais je t’aime et continuerai à t’aimer.
Seulement, voilà. Je dois te laisser partir, maintenant. Je n’ai pas réussi pendant ces 22 dernières années. Je t’ai encré dans ma peau – littéralement. Tu es ma colombe (qui ressemble plus à une hirondelle sur ma peau, je crois). Un souvenir qu’il y a un temps, nous étions 4. Mais nous avons été 3 pendant trop longtemps, je pense que mes parents ont oublié que moi aussi je t’ai connu. Je t’ai oublié, oui, mais je t’ai connu. Et cela a mis longtemps à se faire savoir, mais je pense que je suis prête, maintenant. Je sais que ce sera douloureux, mais je souhaite réellement te laisser partir. T’accepter pour ce que tu es : mon frère, décédé à l’âge de 11 ans, quand j’en avais 2 ; handicapé, bébé emprisonné dans un corps plus vieux.
Et moi, je suis ta sœur. Ta petite sœur qui pourtant est plus vieille que tu ne le seras jamais. J’ai réussi ma vie, nous pouvons le dire. J’ai sauté une classe, survécu à deux années de classe prépa, je suis partie faire des études d’ingénieurs à Lille puis j’ai eu un job à Lyon. Et là, je suis en CDI, bien payée et en attente d’une promotion. J’ai un compagnon aimant, aimable et que j’aime plus que tout. J’ai quelques soucis d’attachement émotionnel, mais j’essaye de les dépasser. J’ai des parents qui m’aiment, et je pense qu’ils sont fiers. En tout cas, j’essaye de faire en sorte qu’ils le soient. Mais maintenant, je dois le faire pour moi.
Il n’y a plus de nous, Arnaud. Il n’y en a jamais eu.

Je ne t’oublierai jamais. Repose en paix.

Ta petite sœur qui t’aime,
Alice
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