A 16 ans, l’envie est plus grande que la force.

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J’écris le soir. Quand mes enfants, mon mari ne savent plus qui je suis. J’écris quand mon ciel se déchire. Quand les mots se sont imposés toute la journée, m’ordonnant de répandre leu  [+]

Petite, j’ai bavé d’envie devant les embouteillages annoncés par bison futé ; quand les chassés-croisées occupaient la France entière, j’ai jalousé mille fois les heureux vacanciers qui quittaient leur logis pour aller je ne sais où d’ailleurs. Je n’appartenais ni aux juillettistes ni aux aoûtiens ; la destination m’importait peu, c’était le voyage qui comptait.

Le chemin.

Moi je restais à terre, engluée dans mes envies de quitter tout et de rejoindre l’inconnu.

On ne partait pas en vacances chez nous, parce que les plantes sont enfermées dans des serres, et il faut veiller au grain. Les chrysanthèmes commencent leur route bien avant la Toussaint, en juillet, et ils pourraient crever si on ne les aère pas. Même en août les poinsettias donnent la cadence.

Pour autant, jamais, je n’ai haï les fleurs. Et je n’ai manqué de rien, ni d’imagination, ni d’évasion.

J’ai voyagé quand même, sans mes parents, dans une nébuleuse mi-figue mi-raisin.

J’ai visité Paris avec mon oncle et ma tante ;

J’ai visité Bordeaux, avec un autre oncle et une autre tante,

j’ai visité les montagnes pour m’éloigner de la douleur de ma mère qui avait perdu un fils chez un autre oncle et une autre tante.

Ça serre à ça la famille : à prendre le relais quand le vide est trop grand.

J’ai visité Nice chez des amis de mes parents pleins de bonnes intentions, j’ai parcouru les montagnes en colonie de vacances sans doute quand on a eu fait le tour de la famille, des connaissances...

Et puis, j’ai voyagé de mon propre chef, il fallait m’enfuir.

J’ai fui. Mais le courage était fugace.

A 16 ans, l’envie est plus grande que la force.

Ma mère m’a emmenée en Ardèche. J’avais l’envie qui me bouffait. J’avais envie de l’emmener loin de sa douleur, loin de la tombe de mon frère et de l’odeur des lys, des gens qui oublient, parce que nous, on n’y arrivait pas, la douleur qui colle au ventre et rien n’y fait.

Alors on est parti contre l’avis de mon père, contre mes propres peurs. On a pris le train, ma mère et moi, le bus, le taxi, pour atteindre enfin mon village en Ardèche. On a traversé le monde.

Elle et moi, on a appris la vie, on s’est fait peur, on a appris la confiance et l’insouciance. On a déposé nos valises. J’ai vu des gens pleins de folies, pleins de confiance. J’ai appris d’eux, j’ai ri, j’ai fait mille folies qui me nourrissent encore. Je crois que j’ai aidé un peu ma mère à déposer sa douleur. A l’asphyxier autant que possible. Ensuite elle est repartie auprès des fleurs et de mon père et moi j’ai ri. J’ai aimé. J’ai rattrapé et pris de l’avance sur des tas d’années.

Sans doute, c’est pour ça que je reprends le chemin de temps en temps. J’y emmène mes peurs, et j’y dépose mes larmes. Je marche, à pas de fou, à pas de loup. Parce que c’est une vie entière qu’il faut trimballer l’image d’un cercueil dégoulinant de soleil ; de lys et de sonnerie aux morts.

Aucune complainte dans mes phrases. La vie a du goût depuis toujours. Un goût amer parfois, mais je ne l’échangerai contre rien ; parce que moi les trucs insipides, ça ne me ressemble pas, j’aime les tempêtes, les causes perdues et par-dessus tout j’aime les jours de canicule, les décalages, et l’eau.
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