2155

il y a
2 min
961
lectures
27
En compétition

J'ai commencé l'écriture très tôt, vers cinq ans. Je me souviens de mon premier mot: PIPE. Les mots à l'époque avaient une autre saveur. Mon blog s'appelle "La vie dans le désert". Entre deux  [+]

Image de Printemps 2021
Antoine n’était pas tranquille.
On avait glissé sous la porte de sa chambre d’hôtel un petit bout de papier où l’on avait inscrit ces quatre chiffres d’une écriture tremblante : 2155.
Rien d’autre. Juste 2155.
Le contact d’Antoine n’avait pas donné signe de vie et la journée entière passée dans ce petit hôtel de la citadelle lui avait paru longue. Dehors, le libeccio soufflait avec violence, faisant tomber les jardinières et s’envoler tout ce qui n’était pas solidement arrimé. De son balcon, il pouvait voir les bateaux du vieux port se tortiller au bout de leurs amarres. Lorsque la tempête faisait rage en Balagne, Bastia était souvent baigné d’une atmosphère laiteuse. Des nuages lourds, installés sur les reliefs du Cap, surplombaient la ville et diffusaient les rayons du soleil. Et puis d’un seul coup, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, le vent soufflait plus fort et chassait les nuages. Le ciel devenait d’un bleu profond, presque violet et le libeccio s’engouffrait dans les ravines, suivant les lignes de plus grande pente et s’accélérant dans les rues de la ville. Au vieux port, il ne serait venu l’idée à personne de sortir sa barque ou son voilier.
Jean-Michel ne répondait pas et Antoine lui laissait régulièrement des messages pour l’informer de son arrivée à Bastia. Il avait passé la journée à démonter, huiler et remonter son Beretta, à fumer des cigarettes au balcon et à lire un roman de Jean-Claude Izzo. Il avait accepté ce contrat fort bien payé, mais se sentait mal à l’aise à l’idée d’exercer son métier dans la ville où il avait grandi. Qui sait, quelqu’un pourrait le reconnaître ?
Les cloches de Saint-Jean sonnaient en rafale. Le soleil déclinait lentement et éclairait les immeubles austères d’une lumière jaune. Antoine était anxieux. Le silence de Jean-Michel, le message codé, et le vent qui siffle aux oreilles, tout ça n’était pas bon. Il faut un esprit en paix pour viser juste.
Et puis il avait faim, mais ça pouvait se régler rapidement. Il rangea soigneusement son pistolet dans le double fond de sa valise, s’habilla rapidement et sortit de la chambre. Il n’y avait personne à la réception lorsqu’il quitta l’hôtel. Il marcha dans les rues silencieuses de la citadelle et longea les remparts. Au lieu de descendre vers le port, il obliqua vers la gauche et rejoignit le boulevard Paoli désert en ce jour d’Ascension. Des conteneurs renversés occupaient les trottoirs. Un volet claquait. Antoine poussa jusqu’à la place Saint-Nicolas où quelques skaters profitaient du vent et du revêtement neuf pour glisser sans effort. Les tables et les chaises des restaurants étaient soigneusement empilées sur les terrasses. La mer était lisse et les moutons se formaient au loin. Antoine passa devant la Banque de France gardée par quelques CRS en faction, longea l’église Saint-Jean et descendit au Vieux-Port par les ruelles étroites. Il trouva une pizzeria ouverte et commanda une figatelli-brocciu. Il demanda un annuaire, consulta ligne par ligne les pages de Bastia, téléphona à deux numéros se terminant par 2155 engageant des conversations aimables et brèves. Il appela les quelques gros hôtels du coin et demanda la chambre 2155, mais on lui rit au nez. Décidément, il ne voyait pas comment exploiter cette information.
Il faisait presque nuit quand il sortit de la pizzeria. Le vent s’était calmé. Antoine contourna le Vieux-Port pour se rendre au bout du quai sud et gravit les marches de l’escalier monumental qui le conduisait à la citadelle le long du jardin Romieu. L’endroit était magnifique, mais sinistre à cette heure de la journée. Antoine crut voir une ombre dans le jardin proche, mais il ne ralentit pas et atteignit rapidement le boulevard qui menait à la citadelle. Les rues étaient mal éclairées et une fois arrivé à l’hôtel dont le porche était dans un renfoncement, Antoine trouva la porte d’entrée fermée. Il frappa d’abord quelques coups secs, puis un peu plus appuyés, et comme personne ne répondait, il se mit à tambouriner assez fort pour qu’on lui ouvre. Le temps lui parut très long avant qu’une lumière s’allume puis une autre et Antoine entendit grommeler dans le couloir. Une vieille femme vêtue de noir lui ouvrit :
— Vous n’avez pas vu le mot ?
— Le mot...
— Oui, le mot, pardi. Au lieu de frapper comme un sourd, vous feriez mieux de taper le code. Vous vous croyez où ? Sur le continent ?
27

Un petit mot pour l'auteur ? 38 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jessica Lefèvre
Jessica Lefèvre · il y a
J’adore !
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci Jessica.
Image de Anne K.G
Anne K.G · il y a
Belle promenade et beau coup de bleuf 😝
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci Anne
Image de André Domingues
André Domingues · il y a
Belle balade à pied. Même si l'auteur nous mène en bateau. Mais on aime ça. Et c'est le but du polar. De plus on a le soleil et la mer.
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci André. On a aussi le vent qui emporte les mots...
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Toute une ambiance très bien décrite, et une fin savoureuse, que demander de plus à une nouvelle ?
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci Annabel
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Une histoire policière au bon suspens avec une chute inattendue !
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci Atoutva
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Il est pas mal ce nouvel auteur ! Et dire que tout cela part d'un code de CB ;-)
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci cher ami. Je vais bien me plaire ici.
Image de FLORENCE LE MASSON
FLORENCE LE MASSON · il y a
Brillant ! Merci Gino !
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci Flo. De ta part, touché je suis.
Image de B Marcheur
B Marcheur · il y a
voilà au moins un mystère éclairci!
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Eh oui, mais y a encore du taf. Merci B Marcheur
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Une ambiance pleine de tension qui nous fait craindre à chaque ligne, jusqu'à la chute... inénarrable ! Un basculement simplement génial!
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
Merci Môme de Meuse :-)
Image de Louis Zéro
Louis Zéro · il y a
Très visuel... idéal pour une (des) illustration(s)...
Image de Gino Gordon
Gino Gordon · il y a
You are welcome Mr Zero

Vous aimerez aussi !