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1942

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Bess Mac Carty

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Assise sur ce banc j’attends. J’observe la foule. Un mystère plane sur ce vieil homme assis sur un banc attendant comme moi le RER un bouquet dans une main, une canne dans l’autre chaque mardi depuis cinq ans. Aujourd’hui, décidée, je vais à sa rencontre. La silhouette du géant de fer se dessine. Il se lève, je le suis. Installés, un téléphone sonne, une dame répond, gênés pour elle, impuissants, nous assistons à la déchéance d’une histoire d’amour. Il semble dans ses pensées, la mine triste.
Profitant d’un arrêt, je m’assois en face de lui. Mon estomac entame son chant matinal.
Madeleines maison en mains, j’entame mon petit «Dèj RER»
-Une madeleine monsieur?
Hésitant, il plonge son regard dans le mien.
-Avec plaisir, merci.
Un sourire éveille ce visage si morne habituellement. J’engage la conversation.
-Je vous connais monsieur.
-Comment ça?
Ses yeux s’écarquillent ne lâchant plus les miens.
-Je vous croise ici chaque mardi depuis cinq ans, vous m’intriguez. J’espère ne pas vous importuner.
Il sourit, mais je descelle une pointe de tristesse dans la profondeur de son regard.
-Je suis en effet fidèle à ce rendez-vous.
-Ca semble important pour vous.
-C’est compliqué.
Ses yeux se gorgent de larmes, je m’installe à ses côtés.
-Une autre madeleine, pour apaiser ces maux ?
Un hochement de tête m’indique que mes gourmandises sont à son goût.
-Voulez-vous en parler? J’ai du temps devant moi.
Il lève la tête, éponge ses larmes.
-Merci, je n’ai personne avec qui partager cette peine qui me ronge depuis tant d’années.
-Mathilde, enchantée.
-Enchanté, moi c’est Arthur.
Sa voix faiblit.
Sarah était une jeune fille belle à souhait, des yeux en amande, d’une gentillesse absolue. Agés de dix-sept ans nous fréquentions la même école. Innocents nous vivions libres.
Au fil des jours nous nous sommes rapprochés, on était devenu fusionnels.
Je ne vais pas vous raconter l’histoire de la guerre, j’imagine que vous en connaissez toutes les atrocités. Amoureux, nous étions au-dessus de tout, mais l’actualité nous a rattrapés.
Nous avons connu les joies des bals, les baisers de débutants maladroits. Notre idylle fut de courte durée, pourtant nous avions mille projets.
Ses yeux s’assombrissent.
-Comme chaque jour, nous nous retrouvions place du Tertre au restaurant de la mère Catherine, mais une troupe de soldats nazis était postée là.
Pris de panique, nous nous sommes enfuis. Mais...
Des sanglots rythment sa voix, des larmes perlent le long de ses joues.
-Je suis désolée Arthur de remuer ces souvenirs.
-Ne vous en faites pas, vous parler m’apaise.
D’un ton grave il reprend.
-Juive, Sarah ne pouvait pas rester. Elle est partie, pas le temps pour un adieu.
Sa famille a été retrouvée et déportée. Je l’ai cherché sans relâche, mais elle avait disparu. Blessé de guerre à la jambe je suis rentré reprenant mes vaines recherches. Quelques années plus tard, la femme qui l’avait recueilli me contactait. Je ne sais comment elle m’avait retrouvé, sans me lasser je lisais et relisais ce courrier.
Le soir du rendez-vous, ma vie s’est arrêtée, son nom figurait sur la longue liste des déportés.
Tout s’effondrait autour de moi. Ce large sourire, ses cheveux bouclés. Elle m’apprenait cependant qu’un nouvel espoir était né.
Il sort un vieux papier. Il me tend le document tel un trésor presque une relique.
L’entête annonce un acte de naissance de 1942.
-Arthur, ce document a plus de soixante-dix ans.
-Soixante-quinze oui.
Cette petite bouffée d’air me redonnait envie de continuer à survivre, elle avait vu le jour et se nommait Moyra. Recueillie avant que sa mère ne fut emportée. La femme avait en sa possession une mèche de ses cheveux conservée dans un tissu. C’est malheureusement la seule chose que j’ai d’elle. Je ne l’ai rencontré qu’une fois. Elle était si jolie, des yeux en amandes des joues roses rebondies. Cette famille s’occupait d’elle le temps que je retrouve une santé et un travail. Mais la guerre en a décidé autrement, fuyant, ils ont emporté l’héritage de mon amour.
Arthur me fait de la peine. Démunie devant tant de tristesse.
-Vous n’avez jamais revu Moyra ?
-J’ai retrouvé sa trace, il y a cinq ans, par hasard au club de bridge. Ce jour-là Sacha âgé d’une soixantaine d’années rejoignait le groupe. Nous avons fait connaissance durant l’hiver, j’apprenais qu’il avait connu Moyra, ils avaient vécus cachés dans l’Oise. La savoir en vie me rassurait, je le submergeais de questions, mais la principale restait en suspens, mariée elle avait déménagé précipitamment sans laissé de trace. Un jour, avec l’aide de la bibliothécaire, j’ai découvert internet! Quel outil fabuleux! J’ai fait des recherches sur les disparus de la guerre, documents à profusion, photographies troublantes de mon passé. Plus tard, j’ai reçu un message. Une femme avait perdu sa mère dans les camps de concentration et recherchait son père, tout concordait. Moyra me cherchait. J’ai répondu à son appel désireux de faire enfin connaissance avec l’unique lien qui me rattachait à Sarah.
Le rendez-vous était fixé un mardi à Montmartre devant chez la Mère Catherine. Elle n’est jamais venue je ne sais comment j’ai perdu contact.
Touchée, je le regarde tenant ses fleurs.
-Je fête mes quatre-vingt-quatorze ans bientôt...
-Arthur, j’aime croire que la vie peut réserver des surprises quand on ne les attend plus. Je descends bientôt, votre courage, votre volonté sont des exemples pour ma génération. J’espère que vous retrouverez Moyra.
-Puis-je noter vos coordonnées ?
Emu, il me les communique et note les miennes.
Ma station est annoncée, je descends le cœur serré, puis remonte à nouveau et le rejoins.
-Mais que faites-vous Mathilde ?
-Je ne vous laisse pas, trop l’ont déjà fait sur le chemin de votre vie. Je vous accompagne.
Quelques stations après nous descendons. Arrivés, nous dégustons un bon café.
Le soleil décroit, emportant l’espoir d’Arthur.
-Ca ne sera encore pas pour cette fois...
Soudain, un vieux papier, des yeux en amandes et des joues rebondies...une vieille dame nous sourit...

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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour ce bon texte. Prenez le temps d'aller visiter ma nouvelle (SACHA), qui participe au concours spéciale à l'occasion du 40ème anniversaire du RER. Lisez, et si vous aimez, votez afin de m'offrir votre voix très chère http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sacha-3?all-comments=true&update_notif=1511282103#js-collapse-thread-585524
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe histoire touchante ! Mes votes ! Vous avez voté une première fois pour “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Isdanitov · il y a
Une très jolie histoire bien racontée. J'aime cette ambiance.
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Bess Mac Carty · il y a
merci Isdanitov
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Yasmina Sénane · il y a
Une très belle histoire émouvante !
Apprécierez-vous "Un coin de parapluie" ?

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Bess Mac Carty · il y a
Merci beaucoup, j'irai lire avec plaisir votre coin de paradis
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Rachel · il y a
Un beau récit autour cette rencontre.
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Pascal Depresle · il y a
Un texte riche, touchant, plein d'émotions, qui mérite mieux. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra.
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Bess Mac Carty · il y a
Merci Pascal ça me touche. Je vais aller lire le votre avec joie.
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Francine Lambert · il y a
Très beau récit ! Avec compassion, empathie et considération pour ce vieil homme, la narratrice l'accompagne dans son parcours jusqu'à cette belle chute qui stiusfit tout à fait ma sensibilité de lectrice, mes votes et à bientôt Bess !
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Marie · il y a
Vraiment touchant ! Votre visuel est très beau, un écrivain, votre pseudo ?
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Joëlle Brethes · il y a
Récit émouvant d'une jolie rencontre...
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Bess Mac Carty · il y a
Merci Joëlle, je suis un peu frustrée car je préférais mon premier écrit, mais n'ayant pas lu correctement la contrainte de 600 signes..je suis partie 6000 mots. J'ai dû tout redécouper... Merci à vous, je file vous lire
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Joëlle Brethes · il y a
Dans ce cas, passer de 6000 mots à 6000 signes représente un sacré tour de force : bravo !
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Bess Mac Carty · il y a
merci beaucoup ce fut une déchirure....je posterai l'original je le préfère iiii
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Arlo · il y a
Très réussi et empreint de beaucoup d'émotions. Mes votes.
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Bess Mac Carty · il y a
Merci beaucoup, c'est très agréable de lire vos commentaires,.
J'ai des fautes que je souhaiterais corriger, mais trop tard .....Savez-vous si cela est possible?

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