12 ans plus tard

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Compter les années quand on a toujours l’impression que c’était hier n’a plus vraiment de sens, mais je le fais quand même, un peu malgré moi.
Ça fait 12, aujourd’hui même.

J’ai mis du temps à réaliser que la dernière fois que j’étais venue te voir, dans cette chambre d’hôpital à l’air moite irrespirable, était la dernière fois que je te verrais jamais.
J’ai longtemps regretté d’avoir refusé de te voir quand ils t’avaient mis dans cette boîte stupide, comme si la place des humains était dans une boîte en bois. J’ai regretté parce que je sais que ça m’aurait mis le coup en pleine face qu’il me fallait pour comprendre que c’était terminé.
Maintenant je sais que j’ai pris la bonne décision : tu n’aurais pas voulu que ma dernière image de toi soit celle-ci. Tu souffrais déjà suffisamment quand je t’observais avec inquiétude, cireux, amaigri, tes beaux yeux bleus enfoncés si loin que, parfois, tu ne me voyais plus.
Lorsqu’ils t’ont mis dans le four (comme si la place des humains était dans un four), je sais que je ne l’aurais pas supporté si je t’avais vu. Tout s’est mis à tourner. Ça semblait irréel. Ça n’avait aucun sens. Pourquoi faire une chose pareille ? Des voix se sont mises à hurler par centaines dans ma tête, ou seulement un écho de la mienne, qui s’étirait jusqu’à l’infini.

Et chaque jour depuis, je me demande ce que tu penserais de chacune de mes décisions. Si tu jugerais mes faiblesses, si tu applaudirais mes réussites.
Je pense à l’étincelle que je verrais dans ton regard quand je te parlerais de mes passions, ce feu créatif que tu nous as transmis et que nous aurions pu partager.

J’avoue. J’avoue tout.

Des fois, je regarde ton numéro de téléphone. Et des fois j’ai envie d’appeler. Des fois, j’ai envie de croire que je vais entendre ta voix de l’autre côté, un bonjour enjoué, et je pourrais te raconter tout ce que j’ai fait aujourd’hui.
Je pourrais te parler de mon travail, de ce que j’ai cuisiné, de l’histoire que ton petit-fils m’a lue (comme il a grandi, encore !), des idées irréalisables que j’ai eues aujourd’hui, de la prochaine visite que je vais faire avec ton fils (tu voudras venir ?), de mes aventures dans la forêt (j’ai croisé un renard, il s’est même laissé un peu approcher) et de toutes ces choses inconséquentes qui sont si importantes pour les vivants.
Des fois, je me dis que tu pourrais vivre pas loin, à quelques dizaines de minutes à peine, et qu’on pourrait parfois décider de manger ensemble sur un coup de tête, comme ça, un midi de semaine, juste parce qu’on peut. Juste parce qu’on peut.
Des fois, je pense aux après-midi qu’on pourrait passer ensemble. On jouerait à la console, comme au bon vieux temps, on parlerait de livres, de physique quantique, de la pousse des courgettes et du manque d’eau cette année (qui les rend un peu dures mais c’est pas grave, ça se cuisine quand même), et puis on écouterait de la musique. On irait en balade, sûrement avec le petit, on construirait des trucs ensemble et tant pis si ça tient pas debout. Tu m’apprendrais tout ce que tu sais, exactement comme ça aurait dû se passer. Comme ça devrait toujours se passer.
Des fois, j’ai l’impression d’entendre ton camion. Et je me dis que tu vas te garer là comme si tout était normal, descendre (doucement, ta hanche), et qu’on va se retrouver.

Des fois, j’en ai besoin.
Même 12 ans plus tard.
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