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Si vous appréciez mes textes courts sur Short Edition, je vous invite à découvrir "Tambour battant" : un recueil de cinq nouvelles publié aux Editions Publibook (disponible en librairie et su  [+]

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De branches en branches et d’arbres en arbres, je saute, je virevolte et je vole à une dizaine de mètres au-dessus du sol. La canopée est devenue mon nouveau territoire. A travers l’épais feuillage du printemps, j’aperçois mon ancienne maison recouverte de lierre sauvage. Dans le jardin, les herbes folles ont envahi le gazon que j’entretenais avec un soin maniaque chaque week-end. Devant le garage, ma voiture a été enlevée pour être totalement recyclée. Petit à petit, la nature reprend ses droits, et ma vie d’avant s’efface lentement mais sûrement, sans nostalgie aucune.

Neuf mois plus tôt.

Le bâtiment, discret, est situé au fin fond du campus. Construit dans les années 70, il abrite pourtant l’une des cellules de recherche les plus pointues du moment. Je gravis quelques marches en béton avant de pousser la porte en verre qui donne sur un grand hall presque vide. Quelques panneaux d’affichage, et au centre, une sculpture d’environ deux mètres de haut qui représente deux brins d’ADN enroulés l’un autour de l’autre.

J’ai rendez-vous au premier étage. Laboratoire 109. Le quadragénaire qui le dirige est à la fois biologiste, ingénieur et chercheur. Avec ses lunettes rectangulaires au design futuriste, son jean délavé et sa chemise blanche aux manches retroussées, il aurait pu faire carrière dans la Silicon Valley. C’est une sorte d’Elon Musk de la génétique. Courtisé par les plus prestigieuses universités à travers le monde et adulé par les médias, surtout depuis que son équipe et lui ont mis au point une machine révolutionnaire. Certains le surnomment le Gourou bio, d’autres vont même jusqu’à le considérer comme un Messie quatre point zéro.

Il faut dire que son procédé a de quoi semer le doute chez les plus sceptiques, tout en faisant pâlir d’envie les partisans de la décroissance : LDV pour Life Diversity Vector. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si ce sont également les initiales de Leonard De Vinci. De Renaissance à Résurrection, il n’y a pas qu’un petit pas pour l’homme mais un grand bon pour l’humanité que le chercheur est prêt à franchir.

Il y a maintenant soixante ans que les premiers hommes ont marché sur la lune. Nous sommes en 2029. Le 09 septembre pour être exact. Malgré les avertissements répétés des scientifiques, aucun état, aucune institution n’a pris les mesures nécessaires pour enrayer les changements climatiques annoncés de longue date. Trop d’oléoducs et plus assez d’hydrocarbures, trop de barrages et plus assez d’eau, de plus en plus de chalutiers et de moins en moins de poissons. Partout des villes, des routes, des camions, des cargos sur les océans et des avions dans les airs, des plantations qui s’étendent et des forêts qui disparaissent. Nous serons bientôt neufs milliards d’individus sur Terre et collectivement, nous avons échoué à sauver l’essentiel. Bref, c’est désormais une réalité : il y a trop d’êtres humains et plus assez de biodiversité.

A mon arrivée dans le laboratoire 109, je suis pris en charge par deux assistants habillés comme des infirmiers. Autour de moi, des tubes à essais, des microscopes, des câbles qui courent des instruments de mesure aux écrans d’ordinateur. Je suis de plus en plus fébrile. Il y a quelques semaines, j’ai passé une batterie d’examens avant de pouvoir être retenu pour ce programme qui défie les lois de la génétique et de la bioéthique. Visites médicales, prises de sang, tests physiologiques et entretiens avec plusieurs psychologues. Je ne m’apprête pas à changer de sexe, ni à subir une importante opération de chirurgie esthétique, mais c’est tout comme !

Pour l’instant, nous ne sommes que quelques centaines de volontaires à travers le monde. Des écologistes jusqu’au-boutistes, des prisonniers condamnés à perpétuité qui n’ont plus rien à perdre, et des gens comme moi, un peu abimés par la vie, un peu abimés par l’amour et qui ne croient plus vraiment en l’avenir. La cabine dans laquelle je vais prendre place ressemble à une grosse coquille transparente. Elle est remplie d’un liquide gélatineux jaune pâle, un placenta de synthèse qui va m’alimenter et surtout modifier mon code génétique au cœur-même de mes cellules. Au terme de neuf mois d’une nouvelle gestation, je serai comme un épi de maïs ou un brin de soja : un organisme génétiquement modifié !

L’un des assistants me demande de quitter mes vêtements, de prendre une dernière douche et de m’installer dans la position du fœtus à l’intérieur de la cabine. Ironie du sort, mon œuf porte le numéro six. Non seulement c’est un neuf à l’envers, mais c’est aussi le numéro d’un célèbre prisonnier. Heureusement, ma peine ne va durer que quelques mois, et quand je serai libéré, je pourrai démarrer une autre vie sous la forme d’un nouvel être vivant. Seule grande interrogation au moment d’embarquer pour cette drôle d’aventure, je ne sais toujours pas dans quel animal je vais me réincarner. Ce sont les algorithmes élaborés par le professeur qui vont en décider pour moi.

Je me replie sur moi-même en fermant les yeux. Pour canaliser mes appréhensions, je me mets à répéter plusieurs fois dans ma tête le numéro du laboratoire. 109, 109, 109, sang neuf...

De branches en branches et d’arbres en arbres, je saute, je virevolte et je vole à une dizaine de mètres au-dessus du sol. L’écorce des pins et les glands des chênes n’ont plus de secret pour moi. Mon pelage est roux et ma longue queux touffue me sert de balancier quand je me jette dans le vide. Afin que je retrouve quelques repères, ils m’ont relâché dans mon jardin, mais c’est bien tout ce qu’il me reste de mon ancienne vie. La nouvelle est devenue si simple et si belle. Plus d’horaires, plus de travail, encore moins de factures ou de cartes de crédit. Il faut juste que je pense à faire suffisamment de provisions pour l’hiver et que j’apprenne à me méfier des prédateurs ou des automobilistes quand je me hasarde un peu trop longtemps sur le sol. Instinctivement, je me suis créé un refuge dans le creux d’un tronc. Je retrouve cette sensation perdue de liberté que j’éprouvais, enfant, quand je grimpais dans ma cabane accrochée à un arbre.

Désormais, je vis au jour le jour, au rythme des saisons, sans aucune autre envie que de profiter du soleil, du vent ou de la pluie. Dans le chêne voisin, j’ai même repéré les allées et venues d’une jeune femelle pleine de fougue et de charme. Quand je la croise, au détour d’une branche, elle me fait de l’œil et mes poils se mettent à frétiller. Il est sans doute temps pour moi de fonder une famille, d’avoir des enfants, et peu importe si nous donnons naissance à de petits écureuils avec quelques gènes humains dans leurs chromosomes. Je sais que dans leurs veines coulera un sang neuf, plein d’énergie, de vie et de nouvelles envies.
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