4
min

Vologne et Gregory

Image de Tokamak

Tokamak

34 lectures

3

Vous dites « la » Vologne ainsi qu’une catin.
Je m’appelle Vologne et je suis millénaire.
La maîtresse adorée de mes princes des Vosges,
La sinueuse aimée des lignées qui suivirent.

Au temps des grands seigneurs, j’assurais leur vigueur,
Lorsqu’ils venaient me prendre à la Pierre Percée.
Au prince Léopold, un enfant j’implorai :
La femme d’eau ne peut engendrer de bâtard.


Il m’offrit un corbeau.


J’élevai mon corbeau. Était-ce une corneille ?
L’abreuvant de mes eaux qui prirent teinte d’encre,
Anonymes écrits par ses griffes livrés.
La bête prit noirceur d’une haine féroce.

Et sa voix éraillée, chargée de mes rocailles,
Déversait les menaces et répandait l’effroi.
Puis 1000 ans ont passé. Les princes étaient déchus.
Et je pleurais toujours. Chaque larme une crue.


Un enfant pour Vologne.


Gonflant mes eaux rageuses aux jours de la colère,
Et m’asséchant les nuits, vaseuse de détresse.
Quand un jour de ce siècle an de la rose rouge,
Je conviai le corbeau. Était-ce une corneille ?

Et si votre ramage est l’égal du plumage,
Vous serez mon phénix. Vous deviendrez mon roi.
Le corbeau fanatique écouta ma prière.
Ramène-moi l’enfant. L’offrande d’un petit.


Vologne a les seins lourds.
En preux chevalier, portant haut mes couleurs,
Il cracha ses insultes aux parents d’un garçon.
Et j’invoquai le vent pour rendre fou un homme
Ou sinon une femme. Et je priai le feu,

Pour aveugler de haine une famille entière.
Il leur fallut trois ans pour m’offrir un trésor.
Trois ans c’était bien peu dans l’échelle des siècles,
Et du limon fécond brodé pour mon giron.


Vologne sera mère.



16 octobre 1984 — Journal de la nuit - France 3 Grand Est

Et puis, on vient de l’apprendre, une macabre découverte ce soir dans les Vosges.
Vers 21 h 15, les pompiers de Docelles ont découvert le corps de Gregory Villemin, 4 ans, flottant jambes et poings liés à l’aide d’une cordelette dans la Vologne, bonnet enfoncé sur ses yeux, à 6 km du domicile familial de Lépanges-sur-Vologne. Son oncle avait reçu quelques heures plus tôt (à 17 h 32) un appel téléphonique du corbeau qui harcèle le couple Villemin depuis près de trois ans, appel revendiquant l’assassinat. La mère, Christine Villemin, avait donné l’alerte de la disparition de son fils peu avant 18 heures. Avant sa disparition, l’enfant jouait sur un tas de sable devant la maison familiale de Lépanges-sur-Vologne.



Le grand soir arriva. Le travail commençait.
Journée du seize octobre en l’an quatre-vingt-quatre,
Comme une mère inquiète entière à son vertige,
J’orchestrai la venue de l’enfant du néant.

Ondulant de douceur, calmant le vent d’automne,
Convoquant les nimbus, leur ouate réfléchie,
Pour apprêter la couche où j’allais le glisser.
L’entourer, le blottir, l’accueillir sur la mousse.


Alors un cri d’oiseau.


Quand l’homme rendu fou, mais peut-être une femme,
Déposa sur mon lit mon petit Gregory,
J’ai recueilli son souffle et caressé ses mains.
Un tourbillon de bulles a délié ses cordes.

J’ai serti ses yeux noirs des couleurs de ma glaise,
Chuchoté mes légendes et mes princes conté,
Embrassé ses joues pâles et léché ses blessures,
Depuis mes profondeurs, l’ai nourri de mes sucs.


Et fait venir la nuit.


J’ai dû chasser sa peur l’envoutant de mon chant,
J’ai reflété la lune en veilleuse attentive,
Bordé de sable doux les quatre ans de son corps,
Creusé l’espace autour pour accueillir ses rêves.

Mon enfant espéré, mon petit Gregory,
S’est bercé de mes flots, s’est reposé des hommes.
Au jour, à mon courant, il renaquit de moi.
Il sourit au matin, j’enlaçai ma pépite.


Vologne est aurifère.



Vendredi 29 Mars 1985 - TF1- journal de 20h

Nouveau rebondissement dans l’affaire Gregory. Vers 13 heures, alors que Bernard Laroche rentre avec sa femme Marie-Ange (enceinte de son deuxième fils) et leur fils Sébastien dans le garage de leur domicile à Aumontzey, Jean-Marie Villemin descend du talus, se dirige vers Bernard Laroche, principal suspect dans l’assassinat de Gregory et pointe son fusil de chasse vers lui. Ce dernier affirme à son cousin qu'« il n'a pas tué son gosse ». Bernard Laroche est abattu d'un coup de fusil par Jean-Marie Villemin, comme celui-ci l'avait annoncé, et même confié le 27 février 1985 à Jean Ker, reporter à Paris Match. Jean-Marie Villemin l'avait également laissé entendre à des enquêteurs, dont le capitaine Étienne Sesmat, de la gendarmerie.


5 juillet 1985 – France Inter, flash info de 18h

En ouverture de ce journal, le juge Lambert qui vient d’inculper Christine Villemin d'assassinat et la place sous mandat de dépôt. Les éléments à charge sont une nouvelle étude graphologique la désignant comme « pouvant être le corbeau ».



Au-dehors à Lépanges, on se montrait du doigt.
Le corbeau partisan avait brouillé les pistes.
Effacé toute trace. Et semé tous les doutes.
Infusé la vengeance dans l’esprit d’un père.

Une détonation fit frémir la forêt,
La bête s’acharnait pour éloigner les hommes.
Elle avait fait courir une sordide fange,
Chuchoté à un juge d’accabler la mère.


Dans son plumage noir, la vérité perdue.



Journal Libération du 14 juin 2017.

Nouveau rebondissement dans l’affaire Gregory Villemin, 33 ans après les faits,
l’interrogatoire de cinq membres de la famille Villemin, dont trois placés en garde à vue, a spectaculairement relancé l’affaire Gregory, du nom d’un garçonnet assassiné en 1984, qui demeure l’une des grandes énigmes policières du XXe siècle en France.
Coup de théâtre ce mercredi matin : Marcel Jacob, l’oncle de Jean-Marie Villemin (le père de l’enfant) et sa femme Jacqueline ont été interpellés dans le village d’Aumontzey, dans les Vosges, par les gendarmes de la section de recherche de Dijon, selon une source proche du dossier. Une belle-sœur du père, Ginette Villemin, a quant à elle été arrêtée à Arches, à moins de 30 kilomètres de là, selon la même source. Tous les trois ont été placés en garde à vue et transférés à Dijon.
Les arrestations ont eu lieu pour « complicité d’assassinat, non-dénonciation de crime, non-assistance à personne en danger et abstention volontaire d’empêcher un crime », selon le quotidien l’Est Républicain, qui a révélé l’information.


Ils traquent sans relâche en me terrorisant.
Retirer Gregory de mon lit généreux,
En trouvant l’homme fou, mais peut-être une femme,
Ils dévieraient mon cours. M’arracheraient le cœur.

En éventrant l’arcane, vous nous sépareriez.
Meurent ainsi les légendes et tous ceux qui les peuplent.
À vouloir édifier vos murs de certitudes,
Vous enterrez vos peurs d’autres vies potentielles.


Laissez vivre la fable.


Il s’ébat. Regardez ! Il fait des ricochets,
Plonge depuis la grève, enfonce son visage
Dans mes verts cheveux d’algues. Il joue à la marelle,
Sautant sur l’éboulis. Compte mes clapotis,

Pour s’endormir le soir. Regardez comme il dort !
Adorable et confiant. Revivance d’un fils,
Perdu pour votre monde, par moi seule sauvé,
Par moi seule arraché à votre jalousie.


Vologne est une louve.


Et je l’attire au fond, chaque nuit un peu plus.
Le maillant aux racines et le fondant aux roches.
Gregory et Vologne. À jamais attachés.
Unis d’éternité. Vologne et Gregory.

Des lumières de l’eau, je broderai son monde
Et nu dans le courant mon fils chantera
Poème d’un duo sous l’abri des rinceaux.
Et le temps passera, et nous l’envouterons.


Nous serons liberté.


29 juin 2017 - Europe 1 — Flash info de 10h.
On l’apprend à l’instant, après vingt-quatre heures de garde à vue, Murielle Bolle, 48 ans, est mise en examen pour « enlèvement suivi de mort » et incarcérée. Âgée de 15 ans lors des faits, ce témoin clé avait alors affirmé, avant de se rétracter rapidement, avoir vu son beau-frère Bernard Laroche (assassiné depuis par le père de Gregory) emmener l’enfant dans sa voiture puis l’avoir déposé quelque part — chez des amis, pensait-elle. Le procureur général évoque « un témoignage très précis » d’un cousin selon lequel cette rétractation aurait été due à des violences de son entourage.


Sont-ce nos jeux bruyants qui réveillent Lépanges ?
Aux armes affluents, rejoignez ma colère.
Ourdissons la révolte et déclarons la guerre.
J’ai convaincu le ciel et entrainé la terre.

Nous nous formerons vague, submergerons Lépanges,
Puis les Vosges entières. Et d’amont en aval,
Inondons leurs prairies. Charrions la boue des hommes.
Noyons leur infamie. Libérons Gregory.


Nous sommes éternels,



Ils sont déjà poussière.
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Vraiment poignant (mais ça donne moins envie d'aller se balader dans l'coin !)
·
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Pas évident comme thème à traiter. Et pourtant, parfaitement réussi.
·
Image de Tokamak
Tokamak · il y a
Merci :)
·
Image de J.M. Raynaud
J.M. Raynaud · il y a
original par la forme, bien vu comme réhabilitation de la Vologne
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur