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Sur l'horizon désert

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Claude d'Aix

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Sur l’horizon désert...



Sur l’horizon désert, encre opaque immobile,
Noir profond d’un étrange fusain aux reflets impossibles,
Se détache le blanc, futile, d’un bateau en partance inutile.
Tous les ports sont fermés, toutes les côtes obstinément hostiles.

Vu de la rive le ciel éblouissant se heurte aux flots trop sombres.
Loin, là où plus rien ne bouge, la ligne s’interrompt sur cette silhouette si pâle et si fragile,
En implacable errance, en ultime dérive.

Tous les marins sont morts, ou ils ont déserté. Les voiles arrachées claquent,
Couvrent le vain murmure de lancinantes plaintes des agonisants.
Sur le pont assoiffé, le soleil nu tue sans relâche,
Après que le vent cru de la nuit ait déjà accompli sa part de tragédie.

Au-dessus, loin de tout, des oiseaux incrédules, aimantés par les derniers cris,
Palabrent en grands cercles, horrifiés, impuissants devant ce qui se noue
Sous leurs ailes muettes ; essaient de consoler ou de donner l’alerte.

Tombe à nouveau la nuit cruelle,
Récidive le jour pour dessiner la ligne entre le ciel et l’eau ;
Entre vive lumière et pénombres funestes.

La mer a prélevé son tribut de noyés, évadés sans avoir jamais su nager
De leur prison flottante, leurre de libertés, d’avenirs enchantés.
Sur le pont indicible, les cadavres puants de jeunes gens, partis si fiers,
S’amoncellent. Surtout des hommes ; quelques femmes avec leurs enfants.

Trahis dans leurs espoirs beaucoup trop grands,
Ils croyaient voguer vers la vie en fuyant leurs pays
Ecrasés par des guerres entre d’odieux tyrans.
Plus un bruit désormais, les voiles éventrées se sont tues, plus de cris, plus de vent.

Sur l’horizon désert, l’agonie d’un bateau
Et de sa cargaison de chair, de peurs et d’espérances,
À part les oiseaux blancs aux cercles dérisoires,
Laisse de marbre les vivants. Même les bien-pensants et qui pourtant savaient.

Sur la grève d’où l’on ne distinguait que cette ligne interrompue, à l’horizon muet,
Dans la pâleur de l’aube, la pâleur d’un enfant aux yeux encore ouverts, échoué dans le sable,
Fait fondre en désespoir un très vieux photographe, pourtant rompu aux scènes de carnage,
Sur les champs de combat de notre Terre absurde. Les larmes dans les yeux il arme son Leica.

Petit être innocent, ton visage martyr,
Surpris dans cet instant apparemment paisible,
Devra hanter nos nuits, ultime témoignage, impuissant à jamais
De la folie des hommes, de leur cœur défaillant.

Sur l’horizon désert, à d’autres lieues encore de nos regards repus,
D’autres cercles s’écrivent, en larges ailes blanches, au-dessus de la mort.


[ Ecrit à Lozzari et aux Pinchins en juin et juillet 2018 par Claude d’Aix ]
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Artvic · il y a
Claude ! Votre poème est criant de vérité, bouleversant. La vérité c'est que tout ce qui se passe ... Se passera encore ! Car l'homme ne se réveille pas !
Merci beaucoup pour votre poésie en tableau noir mais qui est au plus profond de nous le cœur du réalisme.
Bravo Claude.
Si vous avez un instant.. mon poème semble dérisoire à côté du vôtre ! Amitiés.

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RAC · il y a
Plutôt bouleversant ce texte. Je l'ai lu & relu et j'y pense encore. Compliments !
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Claude d'Aix · il y a
Je suis touché par votre compliment et par le fait que ce texte suscite une telle émotion chez vous. Je l’ai écrit un jour de grand désarroi, après avoir fixé pendant de longues minutes un bateau immobile sur la ligne d’horizon. Et toute cette culpabilité de nanti m’a submergé . Alors merci pour votre partage .
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RAC · il y a
Avec plaisir ! On a tous des moments de réflexions inetenses & des coups de blues... Si vous passez chez moi - à part un poème que j'ai furtivement dans un moment de peine - vous ne trouverez que des petites z'histoires pour redonner le moral ! A bientôt peut-être...
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Sophie Debieu · il y a
Il n'y aura jamais trop de mots pour exprimer cette insoutenable réalité. merci pour ces mots qui résonnent
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Claude d'Aix · il y a
Les mots sont malheureusement notre moyen le plus pratique, bien que dérisoire, pour exprimer notre solidarité . Il n’est pas simple de s’engager davantage , comme le font certains en mettant leur humanité au dessus de certaines lois . Je les admire.
Merci à vous de vibrer à l’unisson sur ces mêmes valeurs . Amicalement.

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Isabelle Lambin · il y a
Bouleversant et révoltant....
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Claude d'Aix · il y a
Merci d’avoir partagé ma révolte, et de confirmer ce faisant que la poésie peut aussi permettre d’exprimer des choses graves.
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Monique Feougier · il y a
Quand la plume se met au service de l'actualité. Peindre une époque, une civilisation, une injustice, une misère avec des mots qui interpellent, qui questionnent, qui poussent à la réflexion. Merci pour ce moment à part.
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Felix CULPA · il y a
Monsieur, en vous lisant, je me demande si l'humanité n'est pas elle même un bateau en partance inutile. Votre poème invite à un débat et à une réflexion:
nous sommes tous responsables du drame qui se joue sur nos côtes françaises ou européennes, car nous voyons notre semblable en crève la faim qui vient
bouffer notre pognon en profitant de notre système, au lieu de le voir en frère avec sa propre richesse d'être humain. Nous préférions savoir nos frères morts en mer, plutôt que de les voir se rassasier de notre pain. Mais quand ce frère est un enfant, mort le visage enfoncé dans le sable, je me dis que notre monde est perdu. Les médias l'ont oublié. Seuls quelques poètes dont vous faites partie nous rappellent encore à la mémoire de ce petit garçon, venu chercher la paix et ayant trouvé la mort..dans un pays en paix ( ? ). Merci pour votre poème, merci pour cette émotion, merci de raviver nos mémoires et de nous rappeler que nous sommes tous " ego " devant le malheur des autres.

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Isabelle Lambin · il y a
Si tout le monde pouvait penser comme vous. Tant d'humains n'ont que faire de la souffrance des autres, pire, cela les apaise, les rassure de voir que certains humains vivent des choses bien plus difficiles qu'eux. De quoi être écoeurée d'être un être humain...
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Felix CULPA · il y a
Merci Isabelle. Hélas, notre monde va de révoltes en guerres. Les riches deviennent plus riches, les pauvres plus pauvres,
et les injustices et les inégalités se multiplient.

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Christian Pluche · il y a
Un texte beau et fort, à la fois éternel et plein d'actualité. Bravo Claude, ravi de te revoir ici, à bientôt j'espère à Aix peut-être...
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Claude d'Aix · il y a
Merci Christian, de t’intéresser à mes balbutiements ici. C’est grâce à toi si je suis entré dans cette aimable communauté. Bien à toi.
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Dolotarasse · il y a
Triste sort des migrants... je suppose que vous faites allusion à la photo du petit Aylan.
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Claude d'Aix · il y a
Oui c’est bien ça . Merci pour ce partage d’indignation .
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Marie-christine Teissier · il y a
on reconnait le photographe et le peintre qui sait capter la moindre détail celui de la beauté de la nature qui n' a plus de mots en assistant au déferlement de la misère.
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Claude d'Aix · il y a
Merci pour votre attention bienveillante aux sentiments que j’essaie d’exprimer ici.
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