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Francis

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Qualifié

Travailleur de naissance et sculpteur entêté
Le torrent nuit et jour s’acharne à écrêter,
A creuser des torsades, de sensuelles cambrures,
A orner les rochers d’improbables moulures,
A tracer des volutes là où le Géologue
Proposait le chaos comme unique prologue.
Il invente la beauté au gré de son ouvrage
Dans la pierre rude et froide de la pente sauvage.

Effacer les obstacles déculpe sa vigueur.
Il roule ses galets, inlassable au labeur,
Levant des gravillons pour des tirs de grenaille
Il ronge et s’insinue, élargissant les failles.
Lapidé et sapé, aucun roc ne résiste,
Qu’il fût de noir basalte, de granit ou de schiste.
Avec le fil du temps pour seul outil qui vaille,
Opiniâtre son flot le défie et l’assaille.

Qu’une lourde rocaille s’oppose à son allant,
Il se rue, furibond, pour un assaut violent.
Il se rompt, se disperse dans un fracas sonore,
Se désunit si fort qu’on le penserait mort.
Il éclabousse le ciel de cent larmes de rage
Qui réfractent à l’envi de riches coloriages.
Les truites sont coquettes. Elles aiment à se parer
D'un éclat d'arc en ciel glané sur le gravier.

Des multiples facettes de ses yeux globuleux
Une abeille subodore un long corps onduleux, La tête enturbannée de cerceaux colorés.
En armure argentée il rampe sur le rocher...
Que le soleil scintille dans l’œil virevoltant
D’un petit tourbillon, elle verra, menaçant,
Un ocelle dardant une langue de feu
Sur le corps effrayant d'un dragon furieux.

Dans le fond de son trou, réveillée par le bruit,
S’étire paresseusement une marmotte engourdie.
La goutte creuse la pierre, soupire le rongeur...
Lentement...En silence ! Ajoute-t-il songeur.
Au diable cet excité et son constant tapage
A briser les cailloux qu’il eût en héritage...
Que l’hiver à l’instant fige son eau en glace
Et qu’enfin le silence, apaisant, prenne place...

La marmotte est injuste. Le torrent en secret
Creuse une large vasque sur un méplat discret :
Des bordures moussues, un gué de pierres plates
Dans un écrin floral aux senteurs délicates.
Un ouvrage gigantesque, cent ans à besogner
Pour de jolies nageuses qui viendront s’y baigner.
Fantasmant mille caresses sur leurs corps dénudés,
Il sublime la douceur de leurs peaux parfumées.

Nulle nymphe n’y plongea mais un grand ingénieur
La donna en pâture à ses ordinateurs.
Ce bassin est une gêne qui ralentit le flux !
Décréta l’Ingénieux sans trouble superflu...
Montez la dynamite et les marteaux piqueurs !
Il saborda la vasque, son histoire, sa splendeur,
Précipitant les rêves avec l’eau de leur bain
Dans la gueule cimentée d’un passage contraint.

Obscurité totale, pulsations, vibrations...
Goulot d’étranglement et de suffocation,
Collecteur lisse et droit d’une conduite forcée.
Oppression, désespoir, sanglots, wagons plombés,
Bruissement stridulant, hurlement d’agonie,
Friction sur le néant, châtiment infini...
Quatre bulles d’air pur serrées contre son cœur,
Quatre petites bulles pour juguler la peur.

Le choc est monstrueux sur les pales métalliques
Du hachoir infernal de l’usine électrique.
Les courants s’enchevêtrent en longues convulsions
Se brisant sur les murs du bassin en béton.
Ils vomissent leur nausée après ce viol barbare...
Ils se tordent les flux, accablés et hagards...
Privé de remontée, un saumon en souffrance
Décharge tristement son trop-plein de semence.

Un faible écoulement s’organise lentement,
Mobilisant les eaux en triste épanchement.
Certaines, longeant la berge, songent à s’immoler...
Imbiber le sol sec, disparaître, s’enterrer...
D’autres s’abandonnent, entrainées par la pente,
A un parcours sans joie, chemin de pénitentes.
Un instant préposé dans une cressonnière
Le fier torrent se fait affluent de rivière.

Avalé goulument par les eaux limoneuses,
Suffoqué par la force de l’odeur poissonneuse
Et l’obscurcissement d’un crépuscule verdâtre
Il savoure cependant la tiédeur douçâtre
D’un courant régulier, paisible et débonnaire
Qui paraît adopter son nouveau pensionnaire...
Le torrent prend son bain, se dit-il amusé...
Profitant du moment avec sensualité.

Alanguie tout au fond de son grand lit vaseux,
La rivière l’interpelle sur un ton cauteleux :
Passe encore, pauvre ru, que clandestinement
Tu m’engrosses sans joie, sans tendresse ni serment...
Passe encore qu’épuisé par ton piteux exploit,
Tu m’oublies, insouciant comme barge en convoi...
Assume dorénavant ta portion du fardeau :
Charrie les sédiments et porte les bateaux !

Depuis lors le torrent, avec accablement,
D’une lame paresseuse lui gratte l’envasement.
Il traverse l’habitacle de voitures immergées,
Aux relents de pétrole et de tabac mouillé...
Il doit même supporter comme une sinécure,
L’excrément de brochet et l’urine de silure...
Quatre bulles d’air pur gardées avec candeur,
Quatre petites bulles qui fleurent le bonheur.

Des courants dissidents rêvant de s’évader,
Invitent le torrent à les accompagner...
Ils connaissent un point faible au détour de la berge...
Il s’en faudrait de peu que l’eau ne la submerge !
Que tous les flots conjuguent leurs ressacs obstinés,
Ils ouvriront la voie d’une nouvelle destinée !
Le torrent invalide le projet sans remords :
Vos espoirs périront, noyés dans un bras mort...

Ne pas finir dilué dans ces eaux étrangères
Ne pas périr noyé dans cette morne rivière...
L’idée seule lui est cruelle meurtrissure...
L’envie urgente lui vient de ses bulles d’air pur,
Inestimables châsses abritant son histoire,
Son acte de naissance et son pécule d’espoir...
Il inspecte chaque flot et remue chaque flux...
Il voit que par malheur les bulles ont disparu.

Sous une arche de pont se dessèche un pendu.
Coulant sous ses semelles, le torrent éperdu
Remue des idées noires dans ses flots verdissants.
Je coule vers mon malheur, songe-t-il impuissant...
Traversant la grand ‘ville, les eaux de la rivière
Se trouvent saturées en puissants somnifères,
En Benzodiazépine, Méthadone, pentothal...
L’eau devint noire et rouge, en strates horizontales.

Poursuivant son chemin, il se délasse un soir
Dans les faibles remous d’un petit déversoir.
En avisant, très proche, un bassin d’eau dormante,
Il se met à rêver de se faire eau stagnante...
Cette heure n’est pas venue, dit la mare doucement...
Pas de doute, de répit ni de renoncement !
L’aval est avenir ! Ecoute mon conseil !
Il n’y a que vieilles eaux pour croupir au soleil !

C’est que vois-tu la mare, j’ai perdu quatre bulles
Remplies d’un air si pur que mes flots les adulent...
En aval ! Lui dit-elle. Qui ne recherche pas
L’étoile de son bonheur ne la trouvera pas...
L’aval est avenir et le passé aval...
Avenir et passé sont un tout intégral...
La mémoire de l’eau est un livre exemplaire
Dans lequel est inscrite l’histoire de l’Univers !

La pauvre mare est folle, dit-il dans un soupir...
Les meilleures eaux se gâtent à force de croupir !
Le torrent tout songeur s’abandonne au courant...
Les berges de la rivière s’éloignent furtivement...
Et sont bientôt si loin qu’on ne les situe plus...
Pris soudain de vertige et de hâte imprévue,
Il pose là son limon et d’un flux soutenu,
Il se mêle peu à peu à des eaux inconnues.

Il voit les eaux du Nil par lesquelles l’homme vit,
Il voit les eaux du Gange dans lesquelles l’homme prie,
L’eau fragile du Jourdain pour laquelle l’homme meurt,
Les eaux sombres du Styx près desquelles l’homme pleure.
Voici l’eau de cigüe qu’on fit boire à Socrate
Et celle qui rinça les mains de Ponce Pilate,
Beaucoup d’eau de bidet, lessiveuse de derrières
Et aussi l’eau du thé de la reine d’Angleterre.

Il voit l’eau réformée des Grandes Eaux de Versailles
Qui décorait le ciel des fêtes de relevailles,
Que l’on trouva un jour au fond d’un tabernacle,
Eau bénite délaissée sans espoir de miracle.
Connais-tu bien cette eau que nous vîmes tant de fois,
Portée par la rivière dont les courants verdoient ?
Elle semblait fatiguée, rêvait de se lover
Dans l’immobilité d’un étang préservé.

C’est une mare insensée, une pythie cabotine
Qui ébranla mon cœur de paroles sibyllines...
Elle parla de mes bulles où je gardais en bloc :
De folles éclaboussures, des glissades sur le roc,
Une marmotte grincheuse, la douceur du soleil,
De joyeux tourbillons, une truite arc-en-ciel,
Une baignoire féérique, une conduite forcée,
L’entaille d’un coup de pale, un saumon offensé.

Evite les lames de fond, lui conseille l’eau bénite.
Elles t’attireraient dans des fosses maudites,
Abyssaux vestibules d’un royaume de ténèbres
Encombré d’amblyopes aux silhouettes funèbres.
Allonge-toi sur la vague, détends-toi sur les flots
Offre-toi aux bateaux qui gratteront ton dos...
Adjure le firmament, implorons le Soleil :
Prions pour que tes eaux soient rappelées au ciel...

Le torrent tout entier s’élève lentement
Au soir d’une journée de bel ensoleillement.
Il dessine secrètement des volutes vaporeuses
Figures orientales sensuelles et généreuses
Luxurieuses cabrioles, roulis, élans, rebonds
Eclatement, dispersion, tourbillons vagabonds...
Il s’élance vers les cieux comme dansait Noureïev
Irréel et léger comme le souffle du rêve.

Le nuage est massif comme un temple sacré
Qu’un vent fripon bientôt joue à transfigurer.
Le voici caréné comme un vaisseau fantôme
Au gréement duveté, fragile et monochrome.
Bientôt tourneboulé la proue par-dessus tête,
Il se mue en lapin jouant de la trompette.
A la vue du miracle de toutes ces mutations,
Un vieux Fou de Bassan en perdra la raison.

L’immensité du monde apparaît au torrent
Qui découvre, étonné, les eaux du Saint Laurent,
Les eaux de la mer Rouge ouvertes par la ferveur,
Celles de Fukushima convulsées de terreur
Les eaux de la banquise réveillées par erreur
Et celles qui submergèrent l’Atlantide par malheur.
La mémoire de l’eau est un grand livre ouvert
Sur l’épopée de l’homme et celle de l’univers.

Survolant lentement le cours de la rivière
Il aperçoit la mare nichée dans sa clairière.
Ne pouvant contenir une subite émotion
Il laisse s’échapper une pluie d’ovation,
Un grain court et fourni crépitant comme le feu
Trace le rond parfait d’un tapis duveteux.
Les hérons, les colverts se sont tous envolés.
Agréez, ma chère mare, mes sincères giboulées.

Massive et redoutable la montagne s’approche,
Opposant au nuage une muraille de roches.
Le choc sera énorme, tout le nuage en tremble.
Serrées les unes aux autres pour l’affronter ensemble,
Les nuées font gros dos au sein de gouttes instables.
Emu, l’arbre leur tend des branches secourables,
L’araignée se hâte à tisser des filets,
Le sol se fait moussu, accueillant et douillet.

L’impact est effroyable, les gouttes se fracturent
Et dans l’instant renaissent en fière éclaboussure
Serrant contre son sein comme une relique profane,
Quatre bulles d’air pur où elle garde son âme.
Dans le fond de son trou, réveillée par le bruit,
S’étire paresseusement une marmotte engourdie.
Maudit soit cet orage, soupire le rongeur...
Il va nous réveiller ce torrent de malheur...

PRIX

Image de Été 2012
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