PUPUCE VERSUS CALLIOPE, ERATO ET POLYMNIE

il y a
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J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

J'étais affairé, chantre inspiré d'une dimension
Inaccessible à ce bas monde sans aspiration,
A traire deux ou trois gouttes d'immortalité
Du sein de Calliope, de la mamelle d'Erato
Ou était-ce des bossoirs de Polymnie
(De laquelle à vrai dire, je n'ai gardé souvenance,
Qu'importe la Muse pourvu qu'on ait l'adresse...)
Ainsi étais-je à suçoter, non sans un certain succès,
Le succulent suc de la sublime inspiration
Quand à la mémoire soudain me revint
(Bon Dieu, j'avais complètement oublié !)
Que, prosaïque, certaine tâche dehors m'attendait.

C'était l'automne,
Saison où plus Zeus ne tonne,
Où Hélios, épuisé d'avoir tant donné, ses ardeurs modère,
Où Téthys dans sa toge de brume se fait l'avant-garde de l'hiver.
Celle aussi où mon cher tilleul, acolyte du printemps et de l'été,
Les effeuilleuses de cabaret à jouer se met,
Et nonchalamment de ses effets se défait.
Ah! Que maudite soit son impudeur
Car par sa faute désormais,
Voici que d'une couche squamée
Ma terrasse est toute jonchée.
De l'exfolier je suis bien obligé !

Las, de l'éther sans ménagement être ainsi délogé,
Ne plus être, même un temps, des dieux le coryphée,
Laisser de côté mes bien-aimés vers réguliers
Par Malherbe et Boileau codifiés,
Pour, ô, de la prosaïque glèbe répondre à l'appel,
Ciel ! Quel triste sort que celui de jardinier occasionnel.
Certes, sur le pré vert, comme le poète nous le rappelle,
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
(symbole au demeurant de notre fin, qu'on soit goliath ou gringalet),
Mais il oubliait, le jacques, le maniement du balai,
Car, allergique à la calamiteuse souffleuse
Ce sera lui l'instrument de cette tâche malencontreuse,

Me voici donc pestant, remâchant ma frustration,
Près de mon arbre, prêt à l'abdication.
Pas trop tôt ! pensé-je sans plus me ménager,
Attendu que, pour les raisons que l'on sait,
A remplir ma mission je n'ai que trop tardé.
Aussi fais-je osciller, même si c'est sans entrain,
Ce bête bâton emboîté d'une brosse de crin.
Ah ! pourquoi caduc cet arbre se pique-il d'être
Et non pas persistant – ou du moins marcescent comme un hêtre ?
Un tas par-ci, un autre par-là, il me fait bosser le traître !
Une pelle pour remplir les sacs-poubelles...
Qui a dit que la vie était belle?

Mais quoi, ce n'est rien là que l'ordre des choses,
Aussi m'y plié-je, tirant la langue à la lordose.
Il me faut toutefois à un moment ou à un autre
Reprendre mon souffle, du sacrifice je ne suis point l'apôtre.
Péniblement donc, je redresse mon antique carcasse
Usée d'avoir ployé tant d'années, au service de Pallas,
A coucher sur papier vers sublimes ou cocasses.
Après quoi je dénoue mes doigts arthritiques
Et laisse aller d'un tas à l'autre mon regard statistique,
Jaugeant d'un œil d'expert-géomètre
Toute l'énergie que j'aurai encore à y mettre.

Mais soudain, qui voilà ?
Juste envolé de la branche d'un lilas,
Rondelette boule de plumes caramélisées,
Un oiseau à trois mètres de moi s'est posé.
Le volatile sans peur et sans reproche
De moi étonnamment se rapproche,
Le bec en avant, tout sautillant sur ses pattes de farfadet.
L'orange pressée sur le bréchet,
La rayure grise sur le côté,
L'agate anthracite de l’œil écarquillé,
Il m'a présenté son Ausweis, l'audacieux oiselet,
Rouge-gorge, il ne peut autrement se nommer.

Pour mieux l'observer, ma tâche j'interromps.
Pour sa part, Monsieur me jauge, l’œil tout rond.
Plutôt sociable, hein, Pupuce (je viens d'ainsi le baptiser) :
Depuis vingt-huit secondes, pas plus, on se connaît
Et déjà tu m'as adopté !
En vertu de quoi, sans autre émoi,
Nous décidons, mon nouvel ami et moi,
De concert à nos mutuelles opérations
De nous livrer en toute fraternisation.
Adoncques gaîment je balaie. Lui, pas effarouché pour un sou,
Soulève les feuilles pour voir ce qu'il y a en-dessous.

Gaîment, dis-je, car ma corvée soudain
De tout son poids s'est allégée : je cabriole comme un daim !
A un moment, je m'arrête et lui tiens (ou plutôt lui pépie)
Quelques propos aviaires. Marquant dans sa quête un répit,
Pupuce, l'air inspiré, hoche gravement du chef.
Une minute plus tard, nous échangeons derechef.
Que tu me fasses ainsi confiance me touche, petit oiseau,
Le sais-tu, tu donnes à ma journée un tour nouveau.
Je te le dis tout net, tu as raison de me faire confiance,
Merci d'avoir ouvert en moi la cage à la bienveillance
Que, je m'en rends compte, j'avais par outrecuidance
Tenue enfermée derrière les barreaux de la suffisance.

Sois-en sûr, jamais, au grand jamais,
D'un geste sadique ton bréchet je ne trancherai
Car rouge, déjà il l'est.
Tiens, pour te récompenser, Pupuce
Je vais pour ton dessert de l'humus
Un beau gros vermisseau déterrer.
La témérité sauras-tu pousser
Jusque du bout de mes doigts aller le chercher ?

L’annélide qui se tortille tout à coup m'inspire. C'est une révélation :
A la césure, au décompte des pieds, à la rime, je dois renoncer.
A partir de maintenant, et pour toujours, mes vers de tout carcan seront libres.
Et hop, mon rouge-gorge, goguenard, gobe le sien !
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lucile latour · il y a
ce n'est pas très court mais.. succulent. diantre que d'inspiration. sûr les gouttes de l'immortalité sont tombées sur vous. et qu'importe la.muse pourvu qu'on ait l'adresse... il fallait la trouver! cet humour qui perce fait du bien. je vous attends "Jusqu'à la pointe" mon poème en lice également pour la finale. ce sera plus tranquile que sur le chemin....que vous avez lu. vous me direz?
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Guy Bellinger · il y a
Merci pour ces beaux compliments, Lucile. Je me pointe bientôt jusqu'à la pointe !
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Poulpe perdu · il y a
Génial!!
C'est un joli poème écrit avec une belle plume ;)

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Guy Bellinger · il y a
La belle plume vous dit merci.
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Didier Poussin · il y a
Ramassage de feuilles avant message sur feuille
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Guy Bellinger · il y a
Oh ! Joli le commentaire. j'apprécie.
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Gérard Aubry · il y a
Amusant et poétique. Bien! G.A. Peux-tu lire "Plongée en mer"? Merci! G.A.
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Guy Bellinger · il y a
Merci d pour ton appréciation positive. Je cours plonger dans la grande bleue.
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Brigitte Bellac · il y a
Très réjouissant ! Merci Guy pour ces "vers libres" .... Et forcément , une écriture qui virevolte! Voté bien sûr!
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Guy Bellinger · il y a
Pupuce et moi-même vous remercions, Brigitte, pour cet aimable commentaire.
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Joëlle Brethes · il y a
Très amusant ! J'aime beaucoup ! :)
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Guy Bellinger · il y a
Merci Joëlle. Mêler les genres n'est pas toujours facile ni apprécié alors je suis content que mon "Pupuce" vous ait amusée.
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Paul Thery · il y a
Hé! C'est de haute tenue !
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Guy Bellinger · il y a
Ah merci, Paul. Je craignais que tu nu trouves ça pas Théry-ble.
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Randolph · il y a
Explique moi pourquoi, ton poème me fait penser à....Jean de La Fontaine ! Sérieux. Et j'en profite pour essayer de te vendre, si ce n'est fait, "rythmes et vigilance" qui est en finale. Bonne journée et bravo pour ce texte !
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Guy Bellinger · il y a
C'est une bonne question. a la vérité je n'ai pas songé à Monsieur de la Fontaine en composant cette pièce. C'est juste que je voulais me mettre en boîte en tant qu'auteur et rendre hommage à ce rouge-gorge qui, par son ballet, a accompagné mes coups de balai l'automne dernier. Merci en tout cas d'avoir apprécié et commenté.

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