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La bête attend l'instant où tout deviendra noir,
La campagne et la ville. Un lac, tel un miroir,
La rivière et le fleuve, éblouis par la lune,
Capteront sur le vif l'ombre de toison brune
Qui la recouvrira, horrible châtiment,
Et la fera gémir d'un hurlement dément.
Cherchant à s'échapper, courant à perdre haleine,
Le fauve s'enfuira, par les monts et la plaine,
Mais malheureusement, cet esclave du sang
Ne pourra qu'obéir à son commandement.

Cela se reproduit les nuits de pleine lune,
Lorsque les amoureux s'embrassent à la brune,
Se jurent à jamais de toujours s'adorer,
Bâtissent des projets, visent l'éternité.
Le garou le sait bien, il n'aura point de belle
À cajoler, aimer, habiller de dentelle.
Son sort est de meurtrir, déchirer, lacérer ;
Toujours faire souffrir, avant que de tuer
L'enfant, l'adolescente ou la femme infidèle :
Telle sera sa proie, à défaut une agnelle.

Lui-même fut mordu par un chien ou un loup
Qui surgit d'un fourré, un beau soir du mois d'août,
Dans un parc ombragé. L'attaque fut rapide ;
Il ne put la parer, devint blême, livide,
Quand les crocs enfoncés largement dans sa main
Firent gicler son sang. Il murmura – Demain,
Je ne serai plus là ! – Puis perdit connaissance.
L'agresseur déguerpit, en toute vraisemblance,
Du fait de l'arrivée, à ce moment fatal,
D'un groupe de marcheurs, stoppant l'acte létal.

Sorti de l'hôpital, remis de sa blessure,
Il reprit son travail, mais à la commissure
De ses lèvres perlaient, insidieusement,
Des gouttes de salive, en croisant une enfant.
Un mois avait passé, l'embuscade oubliée ;
Mais l'homme avait changé : une vue aiguisée,
De nouveaux poils couvraient ses avant-bras musclés,
Des odeurs parvenaient, effluves épicés,
À franchir sa narine, lui donnant le vertige,
Tel un homme admirant la Vénus callipyge.

Lycanthrope il devint, quand l'astre devint plein :
Tout d'abord des frissons, puis des poils sur son sein,
Son dos, ses mains, ses pieds aux griffes effilées.
Sa mâchoire imposante et ses dents acérées
Lui commandaient de mordre, à tout prix, sans tarder !
Il lui fallait chasser, des fusils se garder.
Le mi-homme mi-bête enjamba la fenêtre,
Poussé par son instinct, tremblant de tout son être :
L'homme se refusait à se soumettre au mal,
Tandis que le vermeil attirait l'animal.

Tapi dans un bosquet, il surveillait sa proie ;
Tous ses sens aux aguets, la pulsion qui broie
Toute velléité d'oser s'en retourner,
Pour enfin retrouver la chaleur du foyer.
Pas question pour lui, alors, de lâcher prise ;
D'un bond il se jeta sur la femme surprise.
Ses griffes et ses crocs crochetèrent la chair
Tendre, douce, fine, de la dame au teint clair.
Enfin, il s'arrêta ; sa gueule haletante
Bavait en dominant la chair sanguinolente...

Son forfait accompli, pointe alors le remords,
Puis surviennent la honte et la douleur qui mord :
Le cri, surgi d'un coup, comme une courte plainte,
Devient un hurlement, une folle complainte
Qui se reproduira jusqu'à la fin des temps,
À moins que le chasseur, par sa balle d'argent,
Ne vienne délivrer cette pauvre victime
Qui toujours cherchera à expier son crime.
Voilà ce qu'il espère et à quoi il s'attend,
Hurlant à la lune, dressé sur son séant.

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Joël Riou  Commentaire de l'auteur · il y a
Un poème, de facture classique, refusé par Short ; un de plus, que j'avais cependant travaillé, sur le thème, certes rabattu, de la lycanthropie, mais peu traité, à ma connaissance, en poésie. J'attends donc vos commentaires avisés, car il me semble que ce genre de littérature s'inspirant de la veine romantique ou réaliste ne fasse guère recette. Pourtant, d'autres de mes productions, "Le Radeau" , "La Douce Paimpolaise", "La Méprise" ou "la Vague salvatrice" pour ne citer que celles-là semblent appréciées, bien que je ne sois pas sur les réseaux sociaux. Comprenne qui pourra ...
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Gina Bernier · il y a
Il voudrait mieux ne pas se promener les soirs de pleine lune, le loup-garou rôde.... Il me donne la "chair de poule" votre poème.
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Joël Riou · il y a
C'est fait pour :)
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Norah L'Hirondelle · il y a
J'aime beaucoup, c'est très beau !
Mon vote !
je vous invite aussi à voter pour mon histoire pour le concours des 11/14
Le lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-cabane-5
Merci =)

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Joël Riou · il y a
Merci Norah, je vois que " l'hirondelle" a le temps de picorer les textes du site, en ces temps de confinement qui s'achèvent.
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Mickael Gasnier · il y a
Pas de commentaire en alexandrins cette fois ci...
Deux questions qu'est-ce que lycanthropie ?
Et comment faire pour laisser une note de l'auteur sous son texte ?

*Vous comptez désormais un nouvel abonné " Aléa jacta est "

Aussi, si le cœur vous en dit je vous inviterais à prendre un " café "... sur ma page.

À bientôt je l'espère et aux plaisirs de vous lire.

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Joël Riou · il y a
La définition de la lycanthropie se trouve dans tous les bons dictionnaires, mais je vous la donne quand même : c'est la particularité de se transformer en loup, en général les soirs de pleine lune. Pour laisser le commentaire de l'auteur sous son texte, il suffit, d'aller dans "ajouter un commentaire", et une fois le commentaire rédigé, d'aller dans la petite flèche sur la droite (comme pour modifier) et cocher la rubrique "épingler". C'est tout :)
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Mabe01 · il y a
J'arrive bien tard sur ce poème et découvre qu'il n'a pas vraiment plu sur Short Édition, personnellement j'ai vraiment apprécié. Déjà, bravo pour le travail fait sur ce poème, une belle construction et des rimes intéressantes. Pour le thème, je peux comprendre qu'il en ait perturbé certains. En poésie, on ne s'y attend pas, j'avoue avoir été surprise aussi au début mais au final l'histoire est prenante et le résultat intéressant. Peut-être cette dernière est un peu lente à démarrer sur un site où les écrits doivent être rapides à lire ! Mais on ne peut pas plaire à tout le monde et personnellement, vous m'avez convaincue ! (Je reviens par ailleurs de "la perle" que j'ai beaucoup aimé aussi)
Si jamais le coeur vous en dit, je serai ravie de vous retrouver sur le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11 !
Au plaisir de vous lire !

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Joël Riou · il y a
Un grand merci pour votre commentaire argumenté et vos appréciations chaleureuses !
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Philippe Clavel · il y a
Beaucoup de travail et de la puissance évocatrice dans ce poème..on est tous déçu quand un texte qu'on considère bon, est refusé par le comité de sélection. Je ne sais si ceci explique cela, mais j'ai relevé quelques erreurs de métrique dans ce poème...
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Joël Riou · il y a
Merci Philippe, pour l'évocation de la puissance, j'ai effectivement voulu traduire quelque chose de l'ordre de la pulsion compensée par l'humanité encore présente. Quant à la métrique, je ne pense pas avoir fait d'erreurs : grâce à une collègue de short, je reprends mes poèmes sur le site gratuit " scriblab " encore appelé le "syllaber" qui, une fois nos vers tapés, nous traduit instantanément le nombre de syllabes (avec les diérèses auxquelles on ne pense pas forcément), et en précisant les rimes féminines / masculines, mais ça, on en a pas besoin. Le site ne conserve pas trace de nos envois une fois la correction finie. Mon poème d'après un membre du comité de lecteurs et écrivain sur short aurait été trop long, car sur ce site la longueur n'est pas prisée. Bref, encore un coup pour rien, et cela commence à m'énerver sacrément,car si premiers poèmes comportaient des erreurs, alors qu'en néo-classique (dixit Jean Calbrix), certaines règles peuvent être enfreintes, je suis extrêmement vigilant et me suis documenté. Non, en fait certaines oeuvres plaisent aux rédacteurs de short, et d'autres non. Il faut être dans l'air du temps apparemment ...
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Philippe Clavel · il y a
sans vouloir insister, et sans être prof, je m'interroge par exemple sur le vers suivant "Pas question pour lui, alors, de lâcher prise", mais ça ne valait pas un rejet, même de la part de puristes....
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Joël Riou · il y a
Quelle est votre interrogation face à ce vers ; je ne pense pas que son sens soit en cause, alors le nombre de syllabes ? Il est correct du fait de la diérèse sur le mot "Question" : " Ques/ti/on". Les diérèses, ce n'est pas nous qui les choisissons - je le pensais bêtement au début. C'est imposé par l'Académie. Il faut donc se méfier des mots en "ion" notamment.
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Flore · il y a
Un poème qui parcourt un thème inhabituel et bien écrit. Soit le thème est vu et revu et donc le texte n'est pas retenu, soit il surprend et le résultat est le même. Moi j'ai apprécié, merci pour ce partage.
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Joël Riou · il y a
Merci beaucoup Flore, pour l'appréciation et pour les hypothèses.
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Isa. C · il y a
Moi j'ai bien aimé.. 🙂
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Joël Riou · il y a
Merci Agathe.
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Atoutva · il y a
Un thème peu usité en poésie mais qui fait frémir quel que soit le genre.
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Joël Riou · il y a
Il est vrai que je n'ai pas trouvé de poèmes sur ce thème, j'ai donc pensé que cela pouvait être intéressant à traiter ... Pas de chance, le texte n'a pas plu à short. Merci de votre passage.
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Atoutva · il y a
Pas facile de plaire à short... heureusement qu'il y a les lecteurs... !
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Joël Riou · il y a
Ils sont rares sur les textes mis en ligne en libre, mais leurs commentaires sont d'autant plus appréciés :)
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RAC · il y a
Hahouhouhohuohuhou ! J'ai adoré et implore la lune de veiller sur mon âme en peine, que le démon m'épargne et que l'Amour triomphe toujours !
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Joël Riou · il y a
Votre hurlement fait davantage frissonner que celui de Michaël Artvic, en espérant qu'il exauce tous vos souhaits.
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RAC · il y a
Whahouhouhou, j'en frissonne de plaisir ! A+
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Françoise Mornas · il y a
Un peu long à lire peut-être, mais de beaux alexandrins. Pour faire suite à un commentaire qui vous a été fait précédemment sur le choix de vers plutôt que de prose : je trouve moi aussi que les vers peuvent parfois donner plus de force au propos, avec un rythme et une musique que la prose ne permet pas toujours. De mon côté, j'écris surtout de la prose, mais quelquefois, une idée me vient "en vers" et je ne pourrais tout simplement pas l'écrire en prose !
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Joël Riou · il y a
Merci Françoise, il est vrai que nous sommes sur short, et que les gens sont de plus en plus pressés, même au niveau de la lecture et il y a tant de textes à lire sur ce site que plus c'est court, et plus vite on passe au suivant. C'est bien dommage d'en arriver là. Il nous faudrait refaire l'éloge de la lenteur, quitte à faire des choix. J'avoue que certains poèmes que je parcours dans mon " Anthologie de la poésie française " sont tellement longs que je n'arrive pas au bout !
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Françoise Mornas · il y a
Il n'y a pas que sur Short que les lecteurs sont pressés ! Le style d'écriture courant aujourd'hui est fait de phrases courtes... rien à voir avec les phrases à rallonge de Proust, par exemple... avec de multiples propositions subordonnées...
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Joël Riou · il y a
J'ai tendance à faire des phrases longues avec des digressions, mais je me soigne !

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