La Mer dans la Mer

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La mer me fait grandir
Elle seule
« L’eau fait pousser les plantes
L’eau de mer fait pousser les marins
Et tu seras marin
– Avec qui tu causes ?
– Je ne cause pas, je ressens
Je ressens je ressens même très fort
J’ai conversation très instructive avec René
– Mais pourquoi tu bouges tes lèvres ?
dans le vide ?
Craches-tu des mots à haute voix ?
Pour occuper les nuages ?
Je ne parle pas dans le vide
– Tu parles avec ton compagnon de pensée ?!
Ce copain qui couche avec le rêve
– Je ne le rêve pas il est là René
– Vaste est ton imaginaire
Ton compagnon de pensée Ton compagnon absent de corps
– Mon compagnon de vie
Mon compagnon de chair
René est son nom
Mon compagnon de corps
– René ? Quel nom vilain !
Comment trouver plus vulgaire !
– C’est exprès
Ai choisi ce prénom pour connaître le grossier et l’ordinaire
Pour m’asseoir sur le peuple pour vivre
– S’assoir c’est bien le mot
S’asseoir comme sur les cabinets
A fréquenter René tu finiras par te salir le derrière
Et tu en sortiras crotté
– Jalouse tu es Marie-Détestée
Tu aimerais épouser une compagne de vie toi aussi
– A quoi sert une compagne imaginaire ?
Suis pas oblitérée de la tête
– Les compagnons imaginaires vivent dans les âmes
– Encore faut-il en avoir une !
Mon nom n’est pas Marie-Détestée mais Marie-Aimée
– Comme tu es méchante
Je t’appelle Marie-Détestée
Je te déteste
– Idiot !
– Carotte ! Nigaude !
– Je ne peux pas respirer à côté d’un mec
qui se prend pour Jeanne d’Arc à entendre des voix
Ne veux pas être contaminée
n’ai pas d’appétit pour la folie
– C’est toi la folle
Va-t’en Marie-Détestée détestable !
Laisse-moi écouter la mer entendre la mer
Tu n’es que murmure butineuse de mots
Abeille sans miel
– Tu te masturberas encore longtemps sur ton ami René ?
T’es une bête Un rat !
– Insulte encore une fois René et je te tue
Je te mollarde plus dessus je te tue
– Voyou criminel en crapaud cracheur
Tu gâtes tout
Je pars pour ne plus t‘entendre petit porc !
– Je joue pas avec une fille
– Sale Petit Genou fêlé à tête écorchée !
– Bonjour L’Amélie ! Tu reviens ?
– Je va, je viens !
– Je croyais que tu ne parlais pas aux filles ?
– C’est pas une fille, c’est fermière
Pourquoi tu parles bas ?
Tu as honte de ce que tu dis ?
– Tais-toi idiot imbécile ! »
L’Amélie surgit comme mauvaise fée un peu diablesse
« Elle est très caprice
– Elle est trop peuple »
L’autre adepte très dévouée de la distinction des classes
préfère ne pas se salir à fréquenter
S’éloigne le front haut
Comme si elle avait été outragée
Qu’est-ce qu’elle a ?
– Elle a des courants d’air dans la tête
– Ah ! Elle a les vers dans le nez ! »
Les nuages jouent à cache-cache
Les gosses s’enfuient dans le fou rire
Comme l’on s’envole à tire-d’aile
Les nuages se sont éteints
Comme l’on s’efface dans le bonheur
« Tu es drôle L’Amélie et même drôlesse »
– Hi ! J’aime le fou rire lorsqu’il glisse vers le bonheur
Et apporte des frissons
– Faut que j’y aille et ramène le cresson
Où les cloches sonneront contre moi
– Impossible Toutes les cloches sont parties à Rome
Pendant la Semaine Sainte les cloches s’envolent à Rome
Et reviennent pour semer l’œuf le jour de Pâques
Le cresson va friper
Si les cloches ne me sonnent pas le burnous
Le martinet aura tôt fait de me rattraper
–Tu es une coquine maligne
Une très rusée !
– J’y vais C’est la vie
La vie des champs n’est pas les Champs Elysées Monsieur »
Sans le moindre bruissement d’air
Son apparition un mystère
De la liane, du fantôme dans cette enfant
Qui est partie Le ciel s’est dégagé
Elle a emporté le vent
La petite brise de marée
derrière soucis et pâquerettes
Les primevères recueillent le soleil
Eclaboussent de leurs ors les herbes basses
Plus discrètes que myosotis
Le ciel de ce lieu de vase s’est acheté une couleur myosotis
Grand silence plane au ras de l’eau
miroitant la chaleur
Les églantiers écorchent le vent entre deux baisers de ses fleurs
Dehors l’air sent printemps
De l’aigrelet frais sur les choses
Un goût de sorbet sur les cœurs
Le temps est dans l’attente de temps mais guilleret
Regarde la mer Touche la vie
Son âme lui sourit il grandit
sur la terre en plein sol
Il est la mer il est sur la mer
Demain est même jour
La chaleur harasse elle écrase le monde
Elle n’en finit pas de vibrer
Fait tambouriner l’air
La sueur dégouline du ciel
Ecume les eaux de la mer à les brunir
Qui endiguera ce chaud ?
La mer toujours se recommence
C’est faux avec cette chaleur
Elle se retourne sur elle-même
pour survivre
Elle ne se recommence pas
Trempée de trop de suée
Attend l’orage comme une onction
Si chaud que même la vase se tavelle
Les prunes sèchent sur arbres
à s’hasarder aux pruneaux arides taris
Plus d’eau dans les flaques que craquelures
L’air ne respire plus
Les genets fanent sur pied
L’herbe fripe
Il regarde ma mer mais la mer n’a plus de regard
Juste un reflet de coquillage
Entre l’oreille de mer et l’amande de mer
a raté de peu la telline
Gourmande est la mer gourmande de vie
Toujours la mer prolonge l’horizon
Toujours la mer frémit d’éclats de lumière
se mire en ses eaux
Toujours sur la mer le vent avale le lointain
Cavale sur les jours
Toujours les lames de la mer vous forgent
Ses vagues vous fouettent
Toujours la mer moutonne dans des frisures d’écume
Ici le fleuve est couleur de vase senteur de marais
Il y a du dégoût dedans
Il regarde la mer
plus bleue lorsqu’on la regarde longtemps longtemps
Un bateau harangue le fleuve !
Un novice !
Remonte la rivière par jusant le dingue
Erreur sur le Fleuve
Il préfère regarder le ciel
Dehors est si chaud que l’air meurt
Regarde le ciel le pénétrer de l’intérieur dans le dedans du dedans
Son regard est prière
Faire pleuvoir, faire pleuvoir la neige
et la neige et la neige sur la mer
la rafraîchir
Crime dans l’air
Crime avec désespoir dedans
Il regarde le ciel dans les cieux prie
Demande un coup de froid
tomber et tomber la neige
Il le lui demande et lui demande encore et lui redemande
Le ciel se couvre et se couvre
Il connaît le noir
Il neige neige
La mer est blanche le temps est silence silence blanc
Tout dans l’immaculé même les poissons
La neige illumine la mer
Un bonhomme de mer
avec la neige sur la mer
sur la mer immaculée
Seul le ciel noir
Le monde blanc l’onde blanche
Ne plus distinguer la terre de la mer dans l’immaculé des formes
Les plantes se rafraîchissent sous la neige
Vivent neuves
Comme les invalides refont santé dans les maisons de santé
La terre si blanche que c’est le jour la nuit
Jour à toute heure
Vagues de montagne cristallisées de neige
enjambent le ciel à vastes volutes
Le regard dans le pas
Le regard dans le pas il les suit
La mer immobile
dans un instant de silence glacé
« Alors l’amoureux ?
– Idiot à roulettes !
– Tu es amant
– Petite menstrue !
– Te fâche pas On a le droit de chuter amoureux
C’est humain, très humain, trop humain y a pas plus humain !
L’amoureux, l’amoureux, l’âne amoureux !
Tu complotes avec l’amour avec son corps
– J’aimerais bien un baiser d’elle ?
– Ne demande pas prends !
– Je n’ose
– Ose Si elle veut pas, tu largues
Mais elles veulent toujours
– Aller conquérir la Rivière
– Mais c’est marée basse !
– C’est plus rigolo avec la vase
– On va se salir !
– On reviendra à marée haute
Sois pas couard !
– C’est loin Avec le courant
– On l’a traversier sans problème
– T’a pas eu peur
quand l’oncle a largué la pirogue ?
– J’ai craint
Au large c’était trop loin
Mais l’oncle instituteur il est ?
– Ça dépend des mois
L’hiver capitaine au long cours
L’été pendant l’hivernage* instituteur
– II a beaucoup d’enfants à nourrir
En décembre, janvier, février, mars il est marin
En juillet, août, septembre il est prof
– Avril mai, novembre juin stand by
– Et en octobre ?
– Tu n’hallucines pas un peu ?
– C‘est comme moi ?
– Tu as deux métiers ?
– Non deux prénoms
Le lundi, le mardi et le mercredi je m’appelle Petit Genou
Le jeudi, le vendredi et le samedi Espiègle Goyave
– Et le Vendredi Saint ?
Enfin je ne crois pas que les jours peuvent être saints
Je suis athée
Je ne crois pas que le temps soit chrétien
– T’iras en enfer
– C’est pas pour me déplaire
Y a moins de cons en enfer
J’en ai bouffé et bouffé du Dieu jusqu’à l’indigestion
Il me sort par le cul ce Jésus des curés
– Oh ! Tu as blasphémé
Tu vas griller, tu vas griller en...
– Au moins j’aurais pas froid
– Moi je l’aime bien le petit Jésus
Il est mort pour nous sur la croix
– Et j’aime bien les prêtres
Du lundi au mercredi Petit Genou est ton nom
Du jeudi au samedi tu t’appelles Espiègle Goyave
Et dimanche t’as pas de nom ?
– Oh regarde ce gros camion tout blanc !
Gros comme un nuage
– Tu suis ou tu divagues ?
Te répands pas en interrogations
à te perdre dans les nuages
Tu changesde prénom selon les jours de la semaine
– Mais le dimanche on peut pas te nommer ?
Tu es donc 2 personnes à la fois
Tu es Pessoa

Il a ramené un boy aussi de Dakar
Mais le boy il l’a pas largué
par-dessus bord avec la pirogue ?
– Non en avion dans les bagages avec eux !
– Il est mort
– Ils l’ont tué ?
– Y a de grosses vagues traîtresses au Pin Sec
cousues de courants qui l’ont emporté
– Des courants de baïne ?*
– La mer était
Emporté au large Il a été
La vague l’a mangé La mer ne l’a pas rendu
Il sortait direct de sa jungle
Fourbe est la mer
Il sortait de sa brousse
Il a été happé par la vague
La mer l’a dévoré
exclu de la vie en une seconde
La mer l’a englouti
Féroce est la mer
Terrible était la mer
Elle touchait l’équinoxe
Elle hurlait
On ne pouvait
– Horrible c’était
Juste un point noir au large

On va aller au vasard
– Mais les paquebots ont de très grosses vagues
qui bousculent les rives
– Te fous pas le martel dans la tête
– Y a trois vagues d’étraves à la suite la dernière écume »
Un long silence tapissé de gêne
s’éternise se poursuit
Silence se prolonge
Avec quelque chose d’indécent
Le ciel s’embrume
Le soleil se cache
L’enfant réfléchit à vide
L’âme un peu flétrie
L’esprit gangréné d’hésitations
Il sait, il sait pas, il sait il hésite
Il sait pas
Tourne dans sa tête
Il est hésitation
Regarde le ciel regarde la terre regarde la mer
regarde la pirogue recommence
regarde le ciel soupire
Un peu dans la honte s’ébroue
Se jette à l’eau
Les pagaies deux antennes de hanneton
au-dessus de la tête
cheminent vers la jale pieds nus
Descendent vers le rouillon*
Les pieds clapotent en bord de vase
« Il y a pas des vers qui courent sous la vase
Ils chatouillent mes pieds
– Non gros nigaud des marais
La vase glisse des chatouilles et grimpe entre les doigts de pieds
Envahissante elle est
– Grand, je serai marin
Je le veux
– Si tu le veux très fort ?
Sois moins dolent-mou on dérive trop
Attaque le courant microbe balsamique
– Je partirai au Brasil faire le trafic du bois de Pernambouc
Je remonterai l’Amazone pour les perroquets arc-en-ciel
Je les enroulerai dans du lait de caoutchouc
Je caboterai dans le Golfe d’Akaba
Rencontrerai la pierre du Wadi Natrum
Et rencontrerai la mer
Le désert, le désert de sable c’est la mer
Une mer ancienne dans ses vagues de sable
et ses marées de vents
– Les chameaux sont les vaisseaux du désert
– Le désert rouge est une mer blonde
Aux vagues plus hautes que les vagues de la mer
Que toutes les vagues scélérates
Dans la mer immobile
La mer de mer La mer pétrifiée
Je voguerai vers Bornéo
Le détroit de Malacca
Le limoneux fils de la Garonne au cœur des vase
Je combattrai les pirates au cœur de jonque
remontant leur rivière au courant de flot
Je crucifierai les pirates à la proue de mon cargo
Leurs mains coupées en manches courtes
à ruiner le mauvaise œil
Ainsi va la mer
Grande est la mer
Je croiserai vers le Kalimantan
Riche de tous les saphirs de la Malaisie
Dans les plantations de palmiers à huile
J’attraperai des bébés orang-outang
En ramener un à chacun de mes enfants
Et des éclats de lune
Je remonterai la mer
Me paierai l’Indien au cœur de la Mousson
Bourlinguerai l’Afrique
La mer sera ma fille
J’embouquerai la Côte de Pirates
Elle sera ma matière
Là où la mer et si bleue qu’elle en est noire
mangée de barracudas
Je parcourrais toute la route de mer au très long cours
Des épices de l’Arabie
à Zanzibar la blanche au cœur du swahili
De la cannelle au girofle Du poivre au sel
De la cardamone à la coriandre
Et toutes les odeurs d’Orient
Les parfums de la Corne de l’Afrique
Je serai le Seigneur d’Harar
Mon cargo sera torréfié de senteurs
Là où la mer est grasse et épaisse
Poussent des graines huileuses de relents d’effluves
Je tirerai des bords le long du Canal du Mozambique
sous le vent malgache
cabotant le long des plages d’or et le turquoise de ses eaux
Je m’adonnerai au trafic du bois d’ébène
Amasser les cuisses de négresses
Le tam-tam résonne de jungle
Je trafiquerai les négresses à la bouche au plateau d’argile
Grasses de cuisses
dont la peau tannée sent le cuir de la nuit
Je naviguerai en portant demain
Naviguer c’est trafiquer
Trafiquer c’est vivre
Vivre c’est porter demain
– Tu seras le nouveau Lord Jim croisé de Bougainville »
Silence s’installe
opaque comme la vase
Il continue à naviguer dans sa tête
L’autre sourit
Les rêves de son compagnon de nage* l’enchantent
Il connaît un peu de honte
Il a perdu l’âge de rêver
Il sait lui que jamais il ne sera enchaîné à la mer
Jamais il a été ami de l’Océan
Il préfère toucher la terre
Des doigts il épluche une motte de terre
Il trempe sa main dans le fleuve :
« Comme épaisse est la vase ?
On dirait du chocolat espagnol
Tout dense-collant
– On s’approche du vasard
– Tu crois qu’il est tout tissé de vers ?
– Non ! T’es plus têtu que trois mulets fiston !
Les sabelles sont en bord de mer
On va même voir des canards
Des canes et des canards
Des souchets ou des chipeaux
– Et le canard siffleur ?
– Avec un peu de chance
Et des poules d’eau
– Et des grèbes huppés ?
– Oui enfin les grèbes. C’est élégant
– Et peut-être aussi des pilets
– Ça va être fête
– Qui t’as inoculée que la vase est nid de vers ?
– René
– Il fera pas de bruit ?
– Tiens René prend donc cette pagaie !
Tu nous soulageras
Tu as amené René triple mule !
Patatus énormus »
Il s’éclabousse de rire
« René pagaie plus fort
Justifie ta place à bord
Souque !
Les passagers clandestins doivent justifier leur présence à bord
bossent pour payer leur passage
Telle est la règle
On nourrit pas gratis les bouches inutiles
Chut moussaillon !
Moussaillon des vasards !
– Pas un mot René
– Je l’entends pas
Tu l’entends pas car tu le connais pas »
Silence mouillé comme un frisson
parcourt
C’est sa manière de sourire
Petit Genou a sa manière de remercier
la naissance de René
Faut faire diversion pour digérer
Petit Genou éteint l’émoi dans le tourbillon des mots :
« Mais on n’entend pas les canards !
– Méfiants ils sont
Faut crapahuter dans la vase
– Tu vois René on est sur le Fleuve dans sa bouche
Sa bouche est si grande qu’elle est mer
On l’entend
La mer donne son nom aux choses
La mer est mon nom
La mer est mon corps
– Tu fais dans le lyrico-mystique
C’est
J’ai un drôle de souvenir
On était en mer
Il y avait du bouillon
Le bateau débordait le môle
La barre
L’eau était de limon et tout de remous
tombait dans le verdasse
échevelée de tourbillons pervers mangée de clapots pourris
Dans ce ragoût de mer et de fleuve on gagnait un contrecourant
Ne plus enfourner moins souffrir
Quand l’orage tomba en folie
Hallucinant
L’horizon retournait la Pointe de Grave*
Le ciel, la terre, la mer, le fleuve tremblaient
Cela dura un instant durant cinq secondes
La mer était dans le ciel
La terre avait basculé
Le monde était retourné
La terre tourbillonnait dans le ciel
Dégoulinait d’éclairs
L’eau la terre étaient fracturées
dans un kaléidoscope de bruit en cataclysme
On le touchait tant il hurlait
Tout était ruiné
Tout était divisé
Mâché
Tout était haché
La terre était ciel le ciel était eau la mer était terre
L’orage mugissait
à manger la terre dévorer le ciel
Tout se déchirait
L’orage gonflait astronomique
Les pierres de la terre, les pierres de la jetée devenaient eau
L’estuaire se balade dans le ciel vagissant
Il fait noir dans l’air glacé l’on est en plein jour
illuminé d’éclairs dans la fournaise du tonnerre
Tout est frissons beuglements
équarrisements dans la tourmente
Le froid est le chaud le chaud est le froid
Le noir est jour Le jour est noir
Le temps est cauchemar
Il dura cinq secondes
C’était et c’est encore »
Enorme cataclysme
Eux devant l’âme tremblante
Digérer le cauchemar-désastre ?
Le soleil rit autour des trois navigateurs
ces mangeurs de Fleuve
« Et t’es pas mort ?
– Non René
– T’en es revenu ?
Tout ce cauchemar de mer
dans le ciel renversé de terre
Tu as connu l’apocalypse
Jean est ton nom dorénavant et plus Christian
– Et moi je te baptiserai Petit Genou Gondolo !
– Y a que René qu’on n’a pas rebaptisé !
– C’est difficile, il est fragile René
Il y tient à son nom
Il a même l’horreur de changer ses habitudes
René n’est que son nom
Je me sens une fatigue de l’esprit
– T’es qu’une loque humaine
Je vais lui trouver un nom moi il vivra mieux
plus plein de lui
– Sur cette périssoire !
Pour en revenir au souvenir...
– J’aimerais mieux vivre un souvenir avenir
Un souvenir traçant l’avenir ouvrirait demain
– C’est plus un souvenir, c’est un souhait
– Des souvenirs que l’on puisse bâtir
organisés que l’on n’ait pas à subir
– Un souvenir qui s’accroche au futur
Plus réminiscence Aventure qui couvre le hasard
– Non une aspiration qui appelle et interpelle
Un souvenir de demain un souvenir vivant
Les souvenirs sont de la mémoire vécue et non apprise
Ils ouvrent demain dans le corps comme... une fable
– Arrête de philosophailler
– Ça m’est venu comme ça
– Ne laisse pas entrer n’importe quoi dans ton crâne
Tu as la pensée néfaste
– Oh ! La poule d’eau !
– Elle explore Petit Genou Gondolo
– Tu entends ce bruit ?
C’est les canards ? Ou les grèbes ?
– C’est La Gueille qui remonte le Fleuve
avec son remorqueur moqueur
– Non, un caboteur hollandais !
Qui n’a même pas son pilote à bord, regarde nabot !
– On voit bien son cul de croiseur
– C’est pas marin
Ça appelle la guerre rien que le nom
Le cul rond appelle la guerre
Il navigue bouillasse
– Y a danger à être aussi près
Les trois vagues d’étraves
Mais incartade de temps en temps est jouissance
Autrement c’est pas vivre
Faut se dégourdir un peu le courage
Désobéir et violer la loi
Si l’on veut connaître le plaisir
Être soi-même au complet
Qui ne désobéit jamais n’est pas homme
– Attention ! Les vagues d’étrave
– C’est la troisième et dernière vague la plus...
– Le jus ! »
La pirogue déséquilibrée travers à la lame* à chavirer
La seconde enlève l’esquif la soulève
La proue se dresse à rejoindre le ciel
De deux coups de pagaies ramener la pirogue
Trois quart à la vague
La pirogue part au planning
en fête de déroute
L’autre les deux mains agrippées
aux rebords de la barcasse à la griffer
La pirogue folle accélère
Plante dans la troisième vague d’étrave toute d’écume
Elle enfourne dur dru
L’eau gicle les submerge les noie ensevelis
Sous le choc les deux gamins manquent de chuter versés dans la rivière
Dans le chaos des eaux
La déferlante exaspérée a retourné l’esquif
Vague toute de boue déboule café au lait
Sur la rive du vasard
Se retourne écume
Renverse la pirogue
Culbutée cul en l’air
dans un bruit de trombe batailleuse
La vague couleur chocolat est montée
A déferlé sur la rive éclatée
emportant la pirogue chavirée
Ployant les roseaux à l’envie
Elle n’avait pas assez d’eau pour vivre
Ils tremblent d’effroi
La vague fracture la rive
Repart ourlée d’écume enrichie de remous
vers le large en clapotant jouant au ressac
La rive en est secouée
« T’es pas blessé ?
Tu arrives à nager ? Tu sais nager ?
– Je sais nager mais peu tout de même
– Accroche-toi à la pirogue
– Je ne m’inquiète pas mais j’ai peur
Y a remous
La Rivière est toute en ricochets crachés
– Avec cette eau échevelée en pagaille
Ne l’avale pas !
T’as bu la tasse ?
Pourquoi tousses-tu ?
– J’ai bu la tasse un peu mais pas trop
On flirtait trop avec la rive quand ça s’est passé
– Oui t’es qu’une baudruche à voile !
– C’est vraiment une périssoire cette pirogue
– On a perdu une pagaie dans la bataille
– On l’a échappé belle
– Quand arrivera-t-on à terre ?
– A vase tu veux dire ! »
Eux trempés dans la rivière
« Je commence à fatiguer
– On est sauvé j’ai pied
– On est les nouveaux Moïse
– Ça nous fera des souvenirs
– De beaux souvenirs
– Heureusement qu’y a pas de filles
C’aurait été pleurs et pleurs et pleurs
– Et crise de nerfs et crise de nerfs »
Il ramène l’embarcation au rivage
déhale la flute d’eau sur la vase
glissant sur le visqueux du limon
« J’ai quand même eu peur un peu
– On se tient dans la poésie des choses
On était dans la poésie des choses
dans le ventre de l’évènement
– Dans le ventre des cataclysmes tu veux dire »
Un rire virgule gagne
« J’ai bien peur que René ait coulé !
– Oh tais-toi ! »
Ils remontent la laisse de basse mer
Atterrissent à la lisière des roseaux
La vase est plus dure
Petit Genou s’ébroue grelottant le froid
Habillé de limon ruisselant de vase s’essuie
La vase le camisole avec les feuilles des roseaux au risque de se couper
La vase, la vase, toujours la vase
Répugné de son corps tout dégoûté de lui
Son âme est-elle aussi sale que son corps ?
Il claque des dents
Caille maxi
Espèce de petite virgule grelottée
La vase, la vase, la vase, la vase, la vase que de la vase
Un vasard ce n’est que vase
« Ce n’est que bouse de charnier en cul de vase
Canards en ravages »
Après ce gros blasphème Silence Frissons
Face immobile et glacée Regard impavide et ailleurs
Il bouillonne de colère dans son ventre mais se tait
Pourquoi Dieu a-t-il créé la vase ?
Il est tout dégueulasse dégueulassé
Barbote vase avec les mains
Une petite brise remonte le fleuve
Les roseaux se courbent saluant la brise
Se soustraire à la succion à chaque pas
Décoller de la gangue de vase
« On est tout mouillé vasé souillé
Mais le soleil inonde le jour »
La vase les empreinte
Sous leur manteau de limon
ils sont plus martre qu’humain
– Tu sais j’écris mon journal
– A quoi ça sert ?
– Difficile à dire
Ecrire c’est dire sa vie
Projeter demain en soi
dans le soi de son âme
Poser la preuve que l’on pense
Accoucher sur parchemin la marque réelle
du souvenir de sa pensée de son vivre
Relire son âme
S’aimer du reflet de son âme
dans le miroir des pages
– Où tu vas ?
Ça a du sens tout ce que tu nous baragouines ?
T’as la tête au four
Ça bout trop dans son ciboulot
– Les mots c’est toujours coquin
– Et traître
– Et traître et poltron
Toujours ils nous trompent
– Ils nous trompent plus qu’ils nous disent
Nous recouvrant d’une couche
qui isole du monde
– Comme la vase
– On parle trop
– On occupe le temps
– J’ai des problèmes avec la langue m’embobine
Les mots non, les lettres
Pas les souvenirs La remémoration Non
Accoucher le récit du jour sur un livre
Très peu pour moi
Mes lettres, mes voyelles volages comme des virgules
papillonnent abusent
Dans les tiroirs de ma mémoire
Y a bataille entre consonnes
Les consones dévorent les voyelles
Les consonnes plus fortes plus costaudes
Volages sont les voyelles
– Toujours la langue nous domine trompe
Quand on est petit
Quand nous devrions être maîtres de la langue
Dur d’être enfant »
S’enfoncer dans le vasard
Tenter de surprendre les canards
En la forêt de roseaux
Ils avancent malhabiles
Chaque pas est chausse-trappe
La vase giclant entre les orteils
« Elle commence à faire croûte
La vase
– Nous nous sommes roulés dans crème au chocolat
– Plus on avance plus elle suce
Elle colle
– Adhère à mort
– Croûte de vase nous fait armure
– Je suis Lancelot du Lac de boue
Au cœur de son triomphe »
Bataille de bols de vase à défaut de boules en neige
Cris, invectives font fuir tous les canards de l’univers
Traverser le vasard rejoindre l’autre bras de la Rivière
« La Charente le chenal de la Comtesse
– Et les tours de la Centrale de Blaye !
– Tu crois qu’elle irradie ?
– Alors on vit empoisonné
– Un jour on traversera la Gironde
de l’autre côté du vasard
– On se fera irradier
– Il faut vivre le danger
Là est l’intérêt de vivre
Ou autant mourir
Je ne réfléchis plus
J’ai l’âme en grisaille
Le vasard sans doute
Que des roseaux et de la vase
Tout le temps toujours
Ça lasse
– De la poésie pure
Comme le désert qui n’est que sable Ou la mer qui n’est qu’eau
Ou la montagne qui n’est que pierre
– Ça m’offusque
C’est rose comme mâchoire qui bouge
Glaireux, visqueux, huileux
Une muqueuse trempée de gras
Qui grimpe en grappes
Qui dégouline
Comme nid qui tombe en élastique
Ça bouge ! Dégueulasse !
– C’est des naissances !
C’est des nombrils !
– T’es dégueulasse !
– Mire ! C’est tout reflet
Le long de la tige une souris
accouche de souriceaux
le long de la tige
– J’exècre
– Il y en a six
– Je supporte pas
Des vers de terre
se tortillent tout comme
– Oui six petits souriceaux
humides de rose comme queue de cochon
sur la glaire de la tige
encore rattachés à leur mère
par cordons ombilicaux
Prodigieux
– C’est glaireux tout
– Toute une famille avec ces cordelettes ombilicale
– Je refoule
Je vais vomir
– C’est comme une guitare
– Je ne peux »
Petit Genou exaspéré de dégoût
Au bord des larmes
sort de la poche de son maillot une fronde
un petit boulon bande l’élastique
ajuste vise relâche
« T’es criminel »
Le boulon a frappé la mère
qui tombe dans la vase
entraînant son train de souriceaux
se tortillant comme lombrics
en une lèpre rosacée et grouillante
Il se précipite
Du talon écrase la gente muridé
dans la vase tombée
Le sol trop meuble pour les écraser
Il les enfonce dans la vase les piétinant
Les embryons roses asphyxiés
dans une bouillie de rose et de café au lait
De chair, de glaire de sang et de vase
« T’as pas honte ?
– Je ne supporte pas les naissances
Ça me tue
M’écrabouille dru
Je supporte pas Ma sœur
Quand elle a accouché
A la clinique j’ai vu le nouveau-né
J’étais chaud chaud
Voyant ce paquet rose
Qui braillait, bavait, se tortillait comme ver
Je me suis évanoui
– Mais y a pas plus beau qu’une naissance !
– Ce fut très gag
Je me suis effondré sur la table roulante
J’ai tout envoyé valdinguer
Ai fini dans les bras de l’infirmière
Ma mère outrée a crié : « En voilà des manières ? »
Maman ulcérée croyait
que j’étais tombé dans les bras de l’infirmière pour draguer
Elle me lisait coquin
Etait désarçonnée
Comment un enfant aussi petit pouvait draguer une femme ?
Être titillé par le sexe ?
Elle n’entendait pas
– T’es précoce !
Je savais que tu étais né vicieux vicié

Il faut retourner à terre
– Se dégager de la vase
J’en ai ras la godasse que je n’ai pas d’ailleurs »
Les enfants rebroussent chemin
ne courent pas
La vase avec toutes ses succions le refuse
Les roseaux si hauts qu’on ne voit
Le soleil ruisselle de feuilles dans la roseraie
Les plumets lèvent la brise
Ils se repèrent
« Arrête de traîner !
Je hais que l’on me lâche comme dépose un chapeau au vestiaire
– Si je cours, je tombe
– Tu ferres les lapins ou quoi ?
– Si on marche dans la gadoue
des palmes nous pousseront aux pieds
– La vase fait le pas lourd
– Dansant on s’approche du singe
– Du chimpanzé ou du sapajou capucin ?
– Je me mets en grève de marche »
Encore dégoûté il se remet en marche
Mais ces souriceaux en vers de vase
Ce rose des naissances
Quelle horreur !
J’ai encore des lambeaux de chairs sous les pieds
La marée est montée
Ils marchent dans l’eau
Les roseaux sont en l’eau
L’âme massacrée par les souriceaux
Le ciel grise mine
Le cœur des gens se balaie au triste
Il se met à pleuvoir
« Il n’y a qu’une pagaie ?
– Je pagaierai, toi tu pagaieras avec les mains, ça soulagera »
La pirogue glisse sur la vase
« A Dieu vat ! »
Souffle-t-il se prenant pour un albatros*
« Yallah ! » réplique l’autre
Ils sont partis
La périssoire dérive sur bâbord
dans le courant
Il pagaie avec ses mains
comme fou un vrai moulin
Il est trempé éclaboussé d’eau de rire
S’esclaffe tout à sa besogne soulagé
Ce vasard l’oppressait
Il ignore pour quoi mais c’est
Pas seulement pour les bébés souris écrabouillés
Ils dérivent

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