Il y avait un dragier dans la vitrine

il y a
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Jury
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Pourquoi on a aimé ?

Les images, tour à tour fortes et douces, très parlantes, font la réussite de ce poème ! Les sensations et les souvenirs se mêlent habilement

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Je me souviens de mon premier souvenir
Il y avait des grandes bougies qui grésillaient
Avec des tranches d'oranges autour
Et des larmes de cire
L'air avait une odeur de muscade ou de safran
Ou quelque chose qui venait d'Orient
Je ne sais plus
Les gens chantaient, l'air résonnait
Ma mère aussi chantait et quand elle chantait
Je me glissais dans mes rêves
Tout chaud tout rond

Je me souviens des dimanches
La promenade au bord de l'eau
Les aulnes penchés sur la rivière
Le sentier cajolé par les fougères
Le bruit des pas, l'herbe froissée

L'odeur du tilleul le soir à la maison
Le sucre qui fond comme un nuage
La lumière blottie sous la lampe
Et le petit chat sur les genoux
Tout chaud tout rond

Mon père n'était pas quelqu'un comme les autres
C'était mon père
Autrement il était sérieux,
Il avait à faire avec des grands livres

Ma mère m'aimait – c'est son métier disait-elle –
Elle m'amenait partout où elle allait
Elle était fière de moi
Et les gens dans la rue lui disaient qu'elle était jolie
Alors elle prenait le temps d'un sourire
Ou d'un rouge aux lèvres
Mais moi dans la rue
Je préférais regarder les filles qui jouaient à la marelle
Surtout celle qui avait des rubans jaunes dans les cheveux
Le jaune c'est ma couleur préférée
Avec les renards rouges

Un matin
Un matin comme les autres mais différent
Mon père arriva en courant
Et nous dit – on va partir en voyage –
Chouette ! un voyage !
Et je sautai de joie parce que j'aime beaucoup voyager
Surtout en vrai

Bien sûr j'avais déjà voyagé
Tous les soirs dans les livres
Machu Picchu, Alhambra,
Cap Fréhel, Simonopetra,
Maman lisait et moi je tournais les images

Ce jour-là donc on partait pour un vrai voyage
Et toute la maison était en remue-ménage :
Fermer le compteur du gaz
Remplir la jatte de lait pour le chat
Faire les valises
Une valise seulement, avec tout dedans,
Livres, albums photos, cheval de bois...

La rue descendait droite et grise
Pianotait sur les pavés
Les maisons chuchotaient à fenêtres fermées
Je me souviens du dragier dans la vitrine
Et du petit singe sur l'orgue de Barbarie
Qui s'arrêta de jouer pour me regarder passer

Quand je me suis réveillé nous étions à la gare
Le train était arrivé
Il fumait la pipe tranquille comme un directeur d'école
Tandis que les gens se pressaient
Autour, partout
Par noms, par prénoms
Par files
Qui partait, qui restait
Qui cherchait sa file
On s'embrassait
Mouchoirs mouillés
Comme tous les départs en colonie de vacances

On monta dans le train
Des gens avaient pris notre place dans le compartiment
Alors il fallut se serrer nounours et moi
Puis le train soupira, toussota
Grossit la voix
Et s'en alla

Mon train à moi
Mon train qui va
Sifflant de joie
Et moi dedans
Tout chaud tout rond

Musique de fer
Des roues sur les rails

Ukraine, Bohème Transylvanie
Le monde est un grand magicien
De sa manche jaillit de tout :
Des pays des rivières des arcs-en-ciel
Des maisons aux volets bleus
Des clochers dorés et croustillants

Et la langue froide du vent
Et le velours noir de la nuit

Mon train qui bat
À poings fermés
Et moi qui dors
À cogne cœur

Musique de fer
Des roues sur les rails

Le train allait sans se presser
Il ne comptait pas les jours
Moi non plus
Mais un jour, un jour enfin
Il s'arrêta, tout essoufflé

Fin du voyage
On descendit
À nouveau le bruit l'agitation et les cris
Et les chiens
Mais ceux-là avaient des crocs
Et les gens marchaient
Serrés en grappes
Et les soldats faisaient grincer leurs bras de plomb

Et maman me serrait
Sans savoir où aller
Qui avait peur de me perdre
Qui était nue
Nue de nu gris
Son ventre au milieu
Ce ventre à moi
Tout chaud tout rond
Qui me serrait
Pour me noyer

Dans un grand pré où l'herbe rit
Avec des bleuets
Et des coquelicots aussi
Surtout les coquelicots
Et les oiseaux qui crayonnaient le ciel
Bleu lait

Avec sa cheminée
Ses volutes de fumée
Bleue cendrée
Comme l'orchidée noire qu'on avait à la maison
À côté de la fenêtre
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Les images, tour à tour fortes et douces, très parlantes, font la réussite de ce poème ! Les sensations et les souvenirs se mêlent habilement

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Monique LE Fur · il y a
Un si beau voyage ...vers l'enfer
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Bernice Eméfa EDRIH · il y a
Quand on entame la lecture, le temps s'arrête. On monte dans le train comme si c'était notre propre souvenir. On se revoit enfant, tout chaud tout rond, et on s'extasie devant le plaisir d'un simple voyage. Merci Bernard pour ce merveilleux moment.
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Loup Druide · il y a
Exactement, c'est beau !
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Leaticia Marie Eliane NABI · il y a
C'est beau !
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Saber Lahmidi · il y a
C'est merveilleux ! BRAVO.
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Patrick Derouard · il y a
Ce poème est un voyage ; rythme, musique et images participent avec majesté à sa beauté. Bravo !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Beau poème que j'ai aimé, mon soutien

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