Haeneyo

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Poème en prose inspiré par la lecture de cet excellent roman Filles de la Mer de Mary-Lynn Bracht ©Marjorie Dennequin


Je m’appelle Emy,
Je suis une haenyeo,
J’aime sentir les vagues caresser ma peau,
Voir les bancs de poissons évoluer sous l’eau,
Je suis une haenyeo,
Je suis une haenyeo.

Ce soir, je souhaite transmettre à la Mémoire,
Un peu de mon histoire,
Un pan de son Histoire,
Enrobé d’un soyeux ruban ivoire,
Synonyme d’amour,
Symbole d’un immense espoir.

J’offre aux gens qui veulent bien savoir
Combien j’ai lutté silencieusement pour ces âmes miroirs,
Mais quand l’heure est à la reconstruction,
Quand la douleur du passé a hanté tant de générations,
Il me faut volontairement y prendre part
Afin d’apaiser les tensions.

Que veux-tu petite voix ténue ?
Que cherches-tu petite âme perdue ?

Je cherche à dessiner un joli sourire
Sur les âmes flétries, meurtries dans leur quête du souvenir,
Leur laisser entrevoir de nouveau l’avenir,
Et combien les fleurs seront toujours jolies,
Tachées de blanc, de sang, ou de stries.

Que veux-tu petite voix ténue ?
Que cherches-tu petite âme perdue ?

Je cherche à dessiner un joli sourire
Sur les âmes de tant de Japonais endurcis
Par la honte, par le regret, par le déni ;
Et leur dire qu’un pardon peut encore être dit
Pourvu seulement qu’ils en éprouvent l’envie.

Que veux-tu petite voix ténue ?
Que cherches-tu petite âme perdue ?

Je cherche à utiliser ma voix,
Pour dire plus fort ce que tu murmures tout bas ;
Je veux ériger un pont entre ton cœur et le mien,
Pour que tu puisses te reposer, enfin.

Mon cœur se joint donc à présent
Aux innombrables battements
Émis par ces millions d’organes outragés
Jadis violentés, assassinés, et lestés,
Par le poids d’un passé hérité,
Auquel ils n’ont pas su résister.

Mon cœur se joint alors à présent,
À ces jeunes filles en fleurs,
À ces adolescences bouleversées,
Émues d’avoir eu leurs jeunesses violées,
Et d’avoir dû leurs cicatrices voiler
Par honte, par tabou, par humilité,
Révélées soudain par la lumière d’une pudeur en sommeil
En ce beau soir d’été de juillet.

Mon cœur oscille à présent
Au rythme de ceux, aujourd’hui absents,
Dont la membrane s’est souvent ornée de ridules,
Pâles reflets de leurs identités somnambules.

Ne m’oublie pas, ma très chère Corée,
Je ne voudrais pas me lamenter,
Oh non, ça jamais !
Juste cicatriser les plaies de mes aînées,
Oubliées tout au fond de ces charniers,
Parties dans la douleur,
Inhumées sans aucun respect.

Ne m’oublie pas, ma très chère Corée,
Je voudrais cicatriser les plaies de mon aînée,
Prématurément enterrée,
Dans l’ombre de l’Histoire,
Dans son passé réinventé,
Sans un bouquet de fleurs,
Sans mon doux baiser,
Etouffée par l’idée d’un horrible péché commis,
Par sa bouche entrouverte ;
Par son corps investi.

Envolée sans le chant mélodieux de milliers d’échassiers ;
Envolée, oui ;
Seule,
Mon ainée s’est enfuie.

Tintait alors à son oreille,
Le souffle lourd,
Le timbre libidineux,
Exhalé des lèvres de cet ultime soldat.

Brimé par la guerre,
Dévasté par sa part d’inhumanité,
Cet ultime soldat japonais
A souhaité à jamais la renier.

Les suivants,
Souvent par pusillanimité,
Ont voulu l’oublier ;
Faire oublier qui nous étions,
En effaçant simplement les lettres de notre nom.

Ils ont accaparé sa vie,
Ils ont brisé nos vies,
Pour un peu de notre passé,
Pour un peu de ma Corée chérie,
Laissant flotter au vent nos beaux rubans fleuris,
Comme des fantômes errant impunément dans la nuit.

Militant pour mon langage,
Militant pour ma nature,
J’affirme hautement ma culture :
Je suis une haenyeo,
J’aime sentir les flots sur ma peau ;
Je suis une haenyeo,
Quel merveilleux cadeau !

Militant pour mes enfants,
Militant pour leur présent,
Je clame de toute mon âme
En cet instant rendu solennel :

« Mer, charrie ce passé embrumé ;
Mère, embrasse tous ces cœurs révoltés,
Car toi seule peux transmuer la laideur en beauté.

Mer, construit un pont entre ces âmes séparées
Par une frontière culturelle, une ligne symbolique,
Afin que Coréens et Japonais ;
Ceux qu’on appelle communément les « Asiatiques »
Puisse fredonner ensemble une permutante musique ».

Je m’appelle Emy,
Je suis une Haenyeo,
Une voix venue du tréfonds des mers
Se répandre en écho
Par-delà la terre entière,
Apportant chaleur, réconfort et lumière,
À ces milliards d’enfants,
À ces cœurs similaires
Battant cependant encore solitaires
Dans le corps doucereux de leur mère.

Terre,
Je suis une Haenyeo,
Une fille de la Mer ;

Mère,
Je suis une Haenyeo,
Une coréenne,
Et j’en suis fière.
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